Un coin de campagne, des sources paisibles, et une contamination sans précédent. Dans les Ardennes et la Meuse, 17 communes viennent de basculer dans la liste noire de la pollution aux PFAS. L’eau du robinet y dépasse jusqu’à 27 fois la norme réglementaire pour ces substances per- et polyfluoroalkylées, surnommées « polluants éternels ». À Villy, le compteur atteint un record de 2 729 nanogrammes par litre. Un triste sommet national, révélé par une enquête conjointe de France 3 et Disclose, qui alerte sur une pollution à la fois massive, insidieuse, et longtemps ignorée.
Des boues industrielles aux nappes phréatiques : une contamination à grande échelle
Ce n’est pas un complexe chimique, ni une zone aéroportuaire. Mais une zone rurale où l’eau potable alimente 3 500 habitants. À Malandry, à Haraucourt, à La Ferté-sur-Chiers, les maires découvrent médusés l’étendue de la contamination. Certains racontent être tombés de leur chaise. Tous s’étonnent de n’avoir jamais été alertés. Pourtant, les premiers signaux remontent à près de dix ans. Dès 2016, l’agence de l’eau Rhin-Meuse mesurait à La Ferté-sur-Chiers des taux de PFOA huit fois supérieurs à la future valeur maximale sanitaire fixée par l’ANSES en 2017. Personne n’a jugé bon d’en informer les élus ou les habitants. Le point commun entre ces communes, parfois éloignées d’une vingtaine de kilomètres ? L’épandage de boues industrielles, en provenance notamment de l’ancienne papeterie de Stenay. Ce site, longtemps propriété du groupe Ahlstrom-Munksjö, a bénéficié depuis 2000 d’autorisations préfectorales pour « valoriser » ses déchets par l’épandage agricole. Au moins 23 000 tonnes de boues ont ainsi été déversées dans les pâtures autour de Villy. Selon les habitants, ces boues sont visibles depuis des années, déposées en bord de champ avant d’être étalées. Le lien avec les PFAS, bien qu’encore en cours d’investigation, est de plus en plus évident. En 2023, l’un des composés retrouvés, le PFOA, a été classé cancérigène pour l’homme. D’autres effets sont redoutés : troubles immunitaires, baisse de fertilité, hausse du cholestérol, atteintes rénales.
Est-ce un abandon de l’Etat ?
Face à l’urgence, la préfecture de la Meuse a déjà interdit toute consommation d’eau du robinet pour quatre communes. Un arrêté similaire est attendu dans les Ardennes dans les prochains jours. Des élus cherchent désespérément à s’approvisionner en eau potable, à n’importe quel prix. « On va payer 60 000 euros par an pour faire venir de l’eau en citerne, on ne tiendra pas longtemps » (s’alarme un maire). D’autres dénoncent l’abandon de l’État : aucune communication, aucune prise en charge, aucun plan de secours. Et pendant ce temps, les habitants continuent d’absorber, jour après jour, des substances impossibles à éliminer naturellement. Selon les scientifiques, même si l’eau est remplacée demain, les PFAS resteront dans le corps pendant des années. « Ce sont les substances les plus toxiques jamais créées par l’homme » (rappelle un chercheur de Harvard). Une toxicité lente, insidieuse, irréversible. Quant aux conséquences sanitaires à long terme, elles restent à documenter. Mais l’inquiétude, elle, est déjà bien réelle.
La France, qui ne sera tenue de surveiller systématiquement ces molécules dans l’eau potable qu’en 2026, fait ici face à un cas d’école. Un cas où l’inaction, les silences et les années perdues pèsent lourd. Trop lourd.