En Inde, des femmes autochtones tracent des « cartes de rêve » pour sauver leurs terres du changement climatique
En Inde, des femmes autochtones tracent des « cartes de rêve » pour sauver leurs terres du changement climatique

Dans l’État d’Odisha, à l’est de l’Inde, les femmes de communautés autochtones mènent une initiative inédite : cartographier les ressources naturelles menacées par le changement climatique et revendiquer leur protection auprès des autorités. Une démarche pionnière face à la raréfaction de l’eau, des fruits et de la biodiversité sur des terres qu’elles cultivent depuis des générations.

Sunita Muduli, membre de la tribu Paraja, se tient dans un champ fraîchement labouré, où elle espère semer du millet avant l’arrivée des pluies de plus en plus incertaines. « De nos jours, la pluie arrive tard, ce qui affecte notre agriculture et fait chuter la production », explique-t-elle, soulignant l’impact tangible du réchauffement climatique. Comme d’autres femmes issues de dix villages, Muduli a participé à une enquête menée avec l’aide d’une ONG locale pour évaluer les pertes en ressources et tracer des « cartes de rêve » : des représentations colorées et idéalisées de leurs villages, dans lesquelles domine le vert des forêts et des terres communes.

Ces cartes sont bien plus que symboliques. Elles seront soumises aux autorités locales pour demander jusqu’à deux millions de dollars de fonds de développement destinés à restaurer les ressources collectives — zones de forêt, sources d’eau, vergers — mises à mal par les bouleversements climatiques. Les données de ces femmes montrent une réduction de 25 % des espaces communs depuis les années 1960, en comparant leurs relevés aux archives gouvernementales.

C’est une première pour ces femmes, qui prennent la tête d’une action tournée vers l’extérieur, et dont la voix commence à peser dans les discussions sur le futur de leur environnement. « Nous voulons que nos enfants aient encore accès à ces ressources », affirme Muduli. D’autres comme Saita Dhangada Majhi insistent sur la nécessité de récupérer leurs droits sur les terres communes, de façon à ce que plus aucun projet ne puisse être imposé sans le consentement des villageois.

En Inde, le défi est immense. Le pays a subi plus de 400 catastrophes naturelles majeures entre 1993 et 2022, causant la mort de 80 000 personnes et des pertes économiques proches de 180 milliards de dollars. Odisha, l’un des États les plus pauvres, est aussi parmi les plus exposés. La production agricole y a chuté de 40 % en un demi-siècle, selon une étude locale.

Alors que la majorité des terres cultivées en Inde dépend encore des pluies, les aléas de la mousson fragilisent un peu plus chaque année les moyens de subsistance. Les peuples autochtones, qui dépendent étroitement des forêts et de leurs produits, sont en première ligne. « Le changement climatique met en péril leur existence même », alerte Bidyut Mohanty, responsable de l’ONG qui a aidé les villages dans leur cartographie. Les forêts sont à la fois le « poumon et la cuisine cachée » de ces communautés, dit-il.

Le projet de Odisha suscite déjà l’intérêt de plusieurs experts comme Neha Saigal, spécialiste du genre et du climat. Selon elle, ces femmes montrent la voie à suivre dans un pays en pleine élaboration de son plan national d’adaptation au changement climatique. « Elles dirigent réellement depuis l’avant-poste », déclare-t-elle.

Qu’elles soient intégrées ou non dans les politiques nationales, ces « cartes de rêve » sont devenues un outil de transmission. « La forêt, c’est notre vie », résume Purnima Sisa du village de Badakichab. « Nous y sommes nées et c’est là que nous mourrons. Elle est notre vie et notre moyen de subsistance. »

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