Dans La Condition, en salles ce mercredi 10 décembre, Jérôme Bonnell revisite les rapports de classe et de genre dans une société corsetée par les conventions. Adapté du roman Amours de Léonor de Récondo, ce drame en costumes met en scène deux femmes que tout oppose, mais que la violence patriarcale va rapprocher dans une quête de liberté.
Deux femmes sous emprise masculine
Nous sommes en 1908, dans une maison bourgeoise où tout semble figé. Victoire, épouse sans enfant d’un notaire rigide, André, refuse de partager sa couche avec lui. La mère d’André, mutique et acide, complète ce tableau d’un foyer étouffant. Céleste, jeune domestique issue d’un milieu pauvre, n’a d’autre choix que de subir les assauts nocturnes du maître de maison. Quand elle tombe enceinte, Victoire propose à son mari un étrange compromis : élever l’enfant comme le leur.
Ce bouleversement devient un point de bascule dans la relation entre Victoire et Céleste. À mesure que l’enfant grandit, un lien inattendu se tisse entre les deux femmes, et l’autorité d’André commence à se fissurer. Ce scénario tendu, qui se déploie presque exclusivement entre les murs de la maison, donne à voir une société où les apparences masquent la violence ordinaire, et où la libération passe par le secret.
Une mise en scène subtile au service d’un récit féministe
Bonnell opte pour un récit tout en retenue, filmé comme un huis clos à la photographie soignée. Les jeux d’ombre et de lumière, entre bougies vacillantes et clarté naturelle filtrant par les hautes fenêtres, évoquent des tableaux de Georges de La Tour. Une esthétique maîtrisée, qui contraste avec l’oppression psychologique permanente que subissent les personnages.
Le film repose sur un trio d’acteurs d’une grande finesse : Galatea Bellugi et Louise Chevillotte, toutes en silences et regards, incarnent avec justesse le lent basculement de leurs personnages vers une forme d’émancipation. Swann Arlaud, lui, incarne André avec une intériorité glaçante, révélant la brutalité contenue d’un homme englué dans sa domination.
Avec ce long-métrage, Jérôme Bonnell – déjà salué pour À trois on y va ou Le Temps de l’aventure – confirme sa capacité à explorer les non-dits de l’intime. La Condition s’inscrit dans une tradition de drames féministes en costumes, mais son regard sur les mécanismes de l’oppression conjugale et sociale trouve une résonance troublante avec notre époque. Un film d’époque, donc, mais à la portée furieusement contemporaine.