Dominique Sévérac : « Le football reste une matière à débat permanent »
Dominique Sévérac : « Le football reste une matière à débat permanent »

À trois semaines de la Coupe du monde 2026, Dominique Sévérac publiait, le 19 mai dernier aux éditions Ellipses, Je pige enfin le foot !, un ouvrage pensé comme une porte d’entrée accessible à l’univers du football moderne. Grand reporter au service des sports du Parisien depuis plus de vingt ans et chroniqueur régulier de L’Équipe du Soir, le journaliste revient, dans un entretien accordé à Entrevue, sur l’évolution du football, la médiatisation du sport, Didier Deschamps, les enjeux géopolitiques du Mondial 2026, mais aussi la transformation spectaculaire du Paris Saint-Germain sous les ordres de Luis Enrique.

Entrevue : Cela fait près de trente ans que vous couvrez le football. Est-ce que vous gardez aujourd’hui le même regard passionné qu’à vos débuts ?

Dominique Sévérac : Oui, parce que le football est une actualité qui ne s’arrête jamais. Il se passe toujours quelque chose. Il y a toujours de nouveaux joueurs, de nouvelles histoires, de nouvelles générations qui émergent. Il y a dix ans, l’arrivée de Mbappé a créé un intérêt énorme. Aujourd’hui, d’autres profils prennent le relais. Et puis là, une Coupe du monde arrive avec Messi, Ronaldo ou Modric. Il n’y a jamais vraiment de lassitude. Même quand certains événements autour des supporters ou des violences peuvent être décevants, l’intérêt pour le jeu, pour les transferts ou pour la compréhension tactique reste passionnant.

Vous êtes également chroniqueur dans L’Équipe du Soir depuis plus de dix ans. Comment votre manière de parler football a-t-elle évolué ?

Il y a aujourd’hui deux dimensions dans le métier. D’abord le travail journalistique classique : les faits, les informations, les enquêtes, le fonctionnement des clubs, le mercato. Ensuite, il y a les émissions où l’on donne davantage son opinion. Le football est une matière à débat permanent. Il n’y a pas de vérité absolue. Quelqu’un peut préférer Cristiano Ronaldo à Messi, un autre penser l’inverse. Si c’est argumenté, tout peut se défendre. Le sport reste avant tout un vecteur d’émotion. Depuis une quinzaine d’années, j’ai davantage basculé dans cet univers du commentaire et de l’opinion, ce qui complète le travail d’enquête du quotidien.

Le football prend-il aujourd’hui trop de place dans les médias ?

En France, honnêtement, non. Quand on regarde l’Espagne, l’Italie ou l’Angleterre, le traitement médiatique est beaucoup plus massif. Évidemment, les réseaux sociaux ont rendu les débats plus excessifs et plus irrationnels, mais je ne pense pas qu’on soit dans une saturation médiatique autour du football en France.

« Le football reste l’événement sportif le plus universel »

Pourquoi avoir écrit Je pige enfin le foot ! ?

C’est une proposition de la maison d’édition. Ils avaient lancé une collection autour de plusieurs thèmes comme l’économie, les mathématiques ou le français. Ils voulaient une entrée sport à travers le football, notamment avec la Coupe du monde 2026 qui approche. Le football reste l’événement sportif le plus universel au monde. Une Coupe du monde, c’est plusieurs milliards de téléspectateurs. Même les Jeux olympiques n’atteignent pas ces chiffres.

Quel était votre objectif avec cet ouvrage ?

Je voulais à la fois donner les bases à ceux qui connaissent peu le football et proposer des sujets plus poussés pour les passionnés. Je parle par exemple de géopolitique du football, des primes d’éthique ou encore du fonctionnement économique du sport. J’ai essayé de mélanger quelque chose de très accessible avec des éléments plus fouillés.

Vous expliquez aussi que le football est un sujet quasiment infini…

Oui, complètement. Chaque chapitre pourrait devenir un livre entier. Le football évolue sans cesse. On pourrait presque mettre le livre à jour tous les six mois. C’est aussi ce qui rend ce sport passionnant à suivre et à raconter.

« Une sélection est faite pour gagner »

Didier Deschamps est régulièrement critiqué pour son football jugé trop pragmatique. Comprenez-vous ces critiques ?

Je comprends qu’on puisse débattre du style de jeu, mais ce qu’on ne peut pas enlever à Didier Deschamps, ce sont les résultats. S’il est là depuis quatorze ans, c’est parce qu’il gagne. Il sait construire une équipe pour les compétitions internationales. Même lorsque l’équipe de France a mal joué à l’Euro 2024, elle atteint quand même les demi-finales. Une sélection n’est pas forcément là pour produire le plus beau jeu. Elle est là pour gagner.

Voyez-vous malgré tout une évolution offensive dans cette équipe de France ?

Oui. Avec des joueurs comme Dembélé, Barcola, Olise ou Mbappé, il y a davantage de créativité. Je trouve qu’il y a une évolution plus offensive par rapport aux précédents tournois, même si Deschamps reste dans une logique d’efficacité avant tout.

Adrien Truffert méritait-il une place chez les Bleus ?

Pour Didier Deschamps, l’expérience en Ligue des Champions reste un critère très important. Truffert réalise une belle saison, mais il lui manque encore ce vécu au plus haut niveau européen.

« La Coupe du monde 2026 sera un événement géopolitique majeur »

Quels seront les grands enjeux du Mondial 2026 organisé aux États-Unis ?

Ce sera un événement géopolitique énorme. Donald Trump voudra faire de cette Coupe du monde une vitrine des États-Unis. Les questions migratoires, les tensions politiques, les manifestations… tout cela va entourer la compétition. Il y aura forcément des oppositions autour de sa politique pendant le tournoi. L’Iran jouera notamment aux États-Unis dans un contexte extrêmement sensible. Contrairement à la Russie en 2018 ou au Qatar, les États-Unis restent un pays où la contestation médiatique et politique est très forte. Cela va énormément marquer cette Coupe du monde.

Sportivement, à quoi faut-il s’attendre ?

Je pense qu’on aura un premier tour parfois compliqué avec beaucoup d’équipes et des conditions climatiques difficiles. Mais les grandes nations devraient être présentes : France, Espagne, Argentine, Portugal… et j’ajouterais aussi le Sénégal qui peut être une très belle surprise.

« Luis Enrique est déjà au Panthéon »

Si Luis Enrique remporte une deuxième Ligue des champions, entre-t-il parmi les plus grands entraîneurs de l’histoire ?

Oui, sans aucune discussion. Pour moi, il sera au Panthéon avec Guardiola, Cruyff, Arrigo Sacchi ou Rinus Michels. Son football est extrêmement élaboré. Il a révolutionné le PSG dans le jeu mais aussi dans la mentalité. Il a fait du Paris Saint-Germain un club de vainqueurs, un club admiré dans le monde.

Qu’est-ce qui vous impressionne le plus chez lui ?

Sa capacité à constamment se remettre en question. Il regarde énormément ce qui se fait dans d’autres sports comme le basket, le rugby ou le cyclisme. Il teste énormément de choses à l’entraînement. Il cherche sans arrêt de nouvelles idées tactiques. C’est un entraîneur qui pense contre lui-même. Pour moi, c’est aujourd’hui le meilleur entraîneur du monde.

Le départ de Kylian Mbappé a-t-il finalement aidé le PSG ?

Luis Enrique n’a pas un problème avec les stars. Il a un problème avec les joueurs qui ne travaillent pas. Ce qu’il veut, ce sont des joueurs capables de faire des efforts offensifs et défensifs. Dembélé ou Kvaratskhelia sont des stars, mais ce sont aussi des joueurs qui courent énormément et qui défendent.

Comment expliquez-vous sa capacité à repositionner certains joueurs à des postes inattendus ?

D’abord parce qu’il a lui-même été un joueur polyvalent. Ensuite parce qu’il travaille énormément. Il observe tout ce qui se fait ailleurs, même dans d’autres sports. Il teste des choses en permanence. Il met Mayulu à différents postes, il expérimente énormément. C’est un entraîneur moderne, innovant, toujours en recherche.

Ce PSG peut-il dominer durablement l’Europe ?

Oui, parce que cette équipe est jeune et possède encore une énorme marge de progression. On n’est peut-être qu’au début d’une véritable dynastie européenne pour ce PSG-là.

« Le PSG ne veut pas bouleverser son effectif »

Le PSG doit-il recruter un nouveau gardien cet été ?

Ce n’est même pas certain. Je pense qu’ils vont surtout chercher à renforcer leur banc plutôt qu’à bouleverser l’équipe titulaire. Le noyau fort de cette équipe est jeune et le club veut le conserver plusieurs années. Ils vont davantage réfléchir à remplacer certains remplaçants plutôt qu’à modifier profondément leur onze de départ.

Propos recueillis par Aimé Kaniki

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