Alors que le texte voté par les députés visait l’industrie dans son ensemble, la version adoptée par les sénateurs cible prioritairement les marketplaces chinoises, considérant que leurs concurrentes françaises seraient, de facto, des marques « vertueuses ». Une forme de préférence nationale douteuse qui fait mine d’oublier que les pratiques de certaines enseignes tricolores ne valent pas mieux que celles des nouveaux acteurs 100% en ligne.
Lutter contre la mode jetable, main dans la main avec les acteurs… de la mode jetable. Reprenant à son compte la doctrine macroniste du « en même temps », la ministre chargée du Commerce Véronique Louwagie a récemment annoncé avoir « entamé un cycle de rencontres avec l’ensemble des acteurs de la filière textile française ». Objectif revendiqué : « construire des réponses équilibrées », « sans opposer écologie et compétitivité », « contre l’ultra fast-fashion ». Dans le même message publié sur la plateforme LinkedIn, la ministre écrit avoir rencontré courant juillet le PDG de Kiabi, l’une de ces « entreprises françaises » qui, selon elle, « s’engagent, créent des emplois (et) payent leurs impôts ».
Une proposition de loi « anti-fast-fashion » vidée de sa substance ?
Le narratif porté par le gouvernement est limpide. Il y aurait, d’un côté, « certaines plateformes asiatiques, avec leurs modèles de production intensifs, non-durables », toujours d’après Véronique Louwagie. Et, de l’autre, « les acteurs vertueux » (comprendre : français). Shein versus Kiabi, Temu versus Decathlon. Non dénué de chauvinisme, ce parti pris semble avoir séduit les sénateurs, eux qui ont le 10 juin dernier adopté leur propre version de la proposition de loi (PPL) « visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile ». Un texte profondément remanié depuis son adoption en première lecture par l’Assemblée nationale, pour ne pas dire vidé de sa substance. Au grand soulagement des marques françaises d’habillement.
Alors que la PPL initialement votée en mars 2024 par les députés ciblait l’industrie dans son ensemble – sans omettre, donc, les marques comme Kiabi et Decathlon, mais aussi H&M ou Zara, qui toutes produisent leurs vêtements en Asie, la version accouchée par le Sénat ne s’attaque plus qu’aux seules marketplaces chinoises, Temu et Shein en tête. Une indignation sélective parfaitement assumée par la rapporteuse du texte, Sylvie Valente Le Hir, selon qui « il n’est pas question d’impacter nos entreprises françaises et européennes ». Dissimulant à peine la sinophobie sous-jacente à une PPL qui doit encore, à l’automne, passer l’épreuve de la commission mixte paritaire, la sénatrice revendique sa volonté de « préserver (une) mode accessible mais enracinée ».
Épargné par le Sénat, Kiabi n’est pourtant « absolument pas une marque responsable »
« Enracinés », les Kiabi, Décathlon et autre C&A le sont-ils vraiment ? Un simple coup d’œil aux étiquettes des vêtements vendus par ces enseignes suffit pour écorner l’image de marques prétendument « made in France ». Kiabi importe ainsi 42% de ses références du Bangladesh, près de 23% de Chine, plus de 12% d’Inde et 6% du Cambodge : pour l’enracinement, on repassera. « Que ce soit au niveau de la composition des articles, de la provenance de la fabrication et des dégâts environnementaux et sociaux (…), de la quantité de pièces émises sur le marché », analyse le site The Good Goods, qui évalue l’impact environnemental de la mode, « on ne peut absolument pas considérer Kiabi comme une marque responsable ».
Ce qui n’a pas empêché l’enseigne, propriété de la famille Mulliez, d’être épargné par les sénateurs. Un laxisme d’autant plus surprenant que le propre PDG de Kiabi, Patrick Stassi, concédait en mars dernier ne pas être en capacité de « garantir » que le coton utilisé pour fabriquer les vêtements de la marque ne provenait pas de champs cultivés par des ouvriers issus de la minorité Ouïghour, réprimée sans pitié par le régime chinois. Reçu en personne par Véronique Louwagie pour discuter des actions à mettre en œuvre contre l’ultra fast-fashion, le patron de Kiabi est manifestement parvenu à convaincre la ministre du virage écolo – et humaniste ? – de la marque de mode « à petits prix ».
Decathlon, à fond l’esclavage moderne
De même que Decathlon, l’autre joyau de l’empire Mulliez, lui aussi épargné par le gouvernement comme par les parlementaires. Une permissivité qui interroge, quelques semaines seulement après la révélation, par Cash Investigation et le média Disclose, des pratiques plus que douteuses du champion tricolore de l’équipement sportif. En février dernier en effet, le site de Disclose révélait que « Decathlon profite du travail forcé des Ouïghours en Chine » : « l’un des principaux fournisseurs (de la marque) est impliqué dans un système d’esclavage moderne », affirmait le site du média d’enquêtes, selon lequel de jeunes paysannes Ouïghours seraient contraintes, sous peine d’emprisonnement, de travailler dans les usines des sous-traitants de Decathlon.
D’autres encore seraient déportées à des milliers de kilomètres de leur région d’origine, le Xinjiang, pour être enrôlées sur les chaînes de production de fournisseurs de Decathlon – et être, au passage, endoctrinées et assimilées, de force, à la population chinoise. Enfin, les journalistes de Disclose et Cash Investigation ont établi que « le groupe travaille avec des fournisseurs (…) qui emploient des adolescent.e.s » et qu’au moins une partie du coton utilisé dans la confection de ses vêtements proviendrait de champs où travaillent, de force, des ouvriers Ouïghours. « Salaires misérables au Bangladesh, travail d’enfants et trafic d’êtres humains en Chine… (…). Les principaux fournisseurs de Decathlon en Asie ont recours à plusieurs formes d’esclavage moderne », concluent les auteurs de l’enquête.
Une problématique mondiale
Aussi navrantes en matière de respect des droits humains que dévastatrices en termes d’image de marque, ces pratiques ne sont malheureusement pas l’apanage des seules enseignes du groupe Mulliez. La plupart des marques d’habillement occidentales y ont recours, de même que leurs concurrentes asiatiques. La problématique est, de fait, globale, l’industrie textile émettant chaque année 4 milliards de tonnes de CO2, soit 10% des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Une vision d’ensemble que semblent, pour l’heure, écarter les autorités françaises pour lui préférer une approche « à la Tchernobyl » : les dérives de la fast-fashion s’arrêteraient, comme les radiations de la centrale ukrainienne, aux frontières de l’Hexagone. Pas très convainquant…