L’Europe se réveille tard, mais elle se réveille. Face à l’effondrement progressif de son socle industriel, la Commission européenne vient de dévoiler une série de mesures destinées à enrayer l’hémorragie dans un secteur clé : la chimie. Bruxelles a détaillé hier son plan pour venir en aide à une filière frappée de plein fouet par la hausse des coûts énergétiques, la concurrence asiatique et l’urgence climatique. En deux ans, vingt sites ont déjà fermé sur le continent. Le constat est brutal : aucun nouveau n’a vu le jour. L’industrie qui produit les molécules de base de tout ce que l’Europe fabrique – batteries, textiles, plastiques – se retrouve en état d’urgence. Et sans elle, c’est l’ensemble de la chaîne industrielle qui vacille.
Soutien ciblé, concurrence surveillée, énergies à repenser
Le plan proposé repose sur plusieurs piliers. D’abord, une alliance européenne des produits chimiques critiques verra le jour fin 2025. Objectif : sécuriser les approvisionnements en molécules stratégiques et sauver les usines encore debout. Une façon aussi de réduire la dépendance étrangère dans des segments sensibles comme le méthanol, dont 80 % des volumes sont importés. Pour contrer les pratiques jugées déloyales, notamment en provenance de Chine, Bruxelles promet d’utiliser tous ses outils commerciaux : régulation des rachats par des entreprises subventionnées, accès limité aux marchés publics et déclenchement d’enquêtes ciblées. Depuis janvier, dix-huit procédures ont été lancées contre des importations suspectes, un record pour une seule année.
Mais le vrai nœud reste énergétique
Produire un nouveau vapocraqueur (pilier de la production de plastiques) coûte entre un et trois milliards d’euros. Et les installations existantes, souvent quadragénaires, peinent à suivre la cadence verte. Pour éviter que l’Europe ne perde totalement la main, la Commission veut faciliter la délivrance de permis de construire, ouvrir plus largement l’accès à des compensations sur les quotas carbone et accompagner la décarbonation via un régime d’aides d’État lancé le 2 juillet. Autant de coups de pouce financiers censés rattraper les décennies de sous-investissements pointées par les industriels eux-mêmes. En parallèle, un chantier plus discret mais non moins stratégique s’engage : celui de la simplification réglementaire. Le texte dit « omnibus » veut alléger les contraintes d’étiquetage, accélérer les demandes de dérogation sur certains produits – notamment les cosmétiques – et desserrer l’étau administratif autour des producteurs de fertilisants.
Résultat attendu : 363 millions d’euros d’économies annuelles pour la profession
Une bouffée d’air pour les industriels, un chiffon rouge pour les écologistes. À gauche de l’hémicycle européen, les critiques fusent. Plusieurs eurodéputés accusent la Commission de sacrifier la santé publique sur l’autel de la compétitivité. L’affaiblissement des règles sur les substances cancérigènes utilisées dans les cosmétiques passe mal. Certains dénoncent un « mauvais message », celui d’une Europe prête à brader sa réglementation pour rassurer ses industriels. À l’inverse, le lobby de la chimie européenne, le Cefic, salue un tournant majeur et un « effort sérieux » de la Commission. Mais rien n’est encore acté : les propositions devront convaincre États membres et eurodéputés, dans un contexte politique complexe.