Le ministère américain de la Justice va recentrer son unité en charge du droit électoral sur la lutte contre la fraude et les irrégularités présumées, au détriment de sa mission historique de protection du droit de vote, selon une note interne obtenue par l’Associated Press. Ce changement marque une rupture majeure dans la tradition du département, et s’aligne sur la rhétorique de Donald Trump, qui depuis 2020 affirme — sans preuve — que sa défaite électorale résulte d’une fraude massive.
La nouvelle déclaration de mission de la section électorale du ministère, désormais dirigée par Harmeet Dhillon — alliée fidèle de Trump —, affirme vouloir garantir des élections « libres, justes et honnêtes, sans fraude, erreurs ni suspicion ». Mais elle fait à peine mention du Voting Rights Act, loi fondatrice adoptée en 1965 pour protéger les droits électoraux des minorités, et ne cite plus les missions de base comme la lutte contre le découpage électoral discriminatoire ou les obstacles à l’accès aux urnes.
Cette réorientation s’inscrit dans une volonté plus large de l’administration Trump de remodeler le fonctionnement des élections. Fin avril, un décret présidentiel — dont certaines parties sont déjà suspendues par la justice — impose de nouvelles règles, notamment l’obligation pour tout électeur de fournir une preuve de citoyenneté à chaque enregistrement et l’interdiction du comptage des bulletins par correspondance arrivés après le jour du scrutin, en contradiction avec la législation de 18 États.
De nombreux juristes estiment ce décret anticonstitutionnel. La Constitution confère aux États, et non au président, la compétence d’organiser les élections. « Il n’existe aucun fondement permettant au président de fixer les règles électorales », rappelle l’un d’eux.
L’unité électorale du ministère de la Justice est historiquement une entité civile, chargée de garantir l’accès équitable au vote. Les crimes liés à la fraude électorale sont traités par une division pénale distincte. Pourtant, la nouvelle mission évoque à plusieurs reprises la fraude et les « malversations », et annonce vouloir « protéger le droit des citoyens américains à ce que leurs votes soient correctement comptés et tabulés » — une formulation floue, car aucun cas significatif de bulletins mal comptabilisés n’a été signalé.
Des enquêtes antérieures ont démontré que les cas de non-citoyens votant aux États-Unis sont extrêmement rares et souvent accidentels. En revanche, les lois imposant une preuve de citoyenneté ont historiquement empêché des dizaines de milliers d’Américains légitimes de s’enregistrer, comme au Kansas il y a dix ans.
Pour Stacey Young, ancienne responsable de la division des droits civiques du ministère et fondatrice de Justice Connection, « le rôle de cette division n’est pas de promouvoir la fiction politiquement opportune selon laquelle la fraude électorale est généralisée ». Mais dans l’Amérique de 2025, cette fiction est désormais au cœur de la politique électorale fédérale.