Après des siècles de conflits, le peuple mapuche, principal groupe autochtone du Chili, craint d’entrer dans une nouvelle phase de violences à l’approche de l’élection présidentielle prévue dimanche. Représentant environ 12 % des 19 millions d’habitants du pays, les Mapuches redoutent qu’une victoire annoncée de l’extrême droite n’aggrave encore une situation déjà marquée par la militarisation, la pauvreté et la méfiance envers l’État.
Historiquement, les Mapuches ont résisté à la conquête inca puis espagnole, avant de voir leurs terres annexées par l’État chilien. Sous la dictature d’Augusto Pinochet, leurs communautés ont été particulièrement touchées par la fin de la propriété collective et la vente massive de terres à des entreprises forestières. Aujourd’hui, beaucoup craignent que l’histoire ne se répète. « Avec un gouvernement d’extrême droite, cela ira bien plus mal », prévient la politologue mapuche Karen Rivas Catalán, qui anticipe une augmentation des arrestations au sein de sa communauté.
Favori du scrutin, l’ultraconservateur José Antonio Kast promet un tour de vis sécuritaire, incluant l’expulsion massive de migrants en situation irrégulière et l’octroi de pouvoirs renforcés à l’armée et à la police. Sa rivale communiste Jeannette Jara, candidate de la coalition au pouvoir, a elle aussi adopté un discours axé sur l’ordre et la sécurité, reflet d’une campagne dominée par les inquiétudes liées à la criminalité et à l’immigration.
La question mapuche, longtemps au cœur des débats nationaux, est désormais reléguée au second plan, sauf lorsqu’elle est évoquée sous l’angle de la répression. Après l’élan d’espoir né du soulèvement social de 2019 et l’arrivée au pouvoir du président de gauche Gabriel Boric, les promesses de démilitarisation et de reconnaissance constitutionnelle ont échoué. Le rejet par référendum d’un projet de Constitution favorable aux peuples autochtones et le retour de l’armée dans la région d’Araucanía ont ravivé les tensions.
Dans son programme, José Antonio Kast promet d’« éradiquer le terrorisme » dans le sud du pays en mobilisant tous les moyens de l’État. Lors d’un meeting à Temuco, ville considérée comme la capitale mapuche, il a dénoncé une région « rongée par la peur et le terrorisme », visant explicitement les groupes mapuches armés responsables d’attaques contre les forces de sécurité et les entreprises forestières. Ces propos ont renforcé les craintes d’une répression accrue.
La défiance des Mapuches envers l’État s’est intensifiée ces dernières années, alimentée par des accusations de violences policières et des scandales impliquant les forces de sécurité, notamment des affaires de preuves falsifiées et la mort de civils mapuches. Pour Angelina Cayuqueo, enseignante de langue mapuche, cette élection a une portée existentielle. Elle redoute un retour aux méthodes de la dictature et rappelle que José Antonio Kast a déjà critiqué les lois permettant la restitution des terres spoliées sous Pinochet.
Malgré la restitution de centaines de milliers d’hectares au fil des décennies, la marginalisation et la pauvreté restent endémiques dans les communautés mapuches. À l’approche du scrutin, beaucoup ont le sentiment que leur histoire, leurs droits et leur avenir sont à nouveau menacés, dans un pays où la promesse de réconciliation semble s’éloigner au profit d’une logique sécuritaire de plus en plus dure.