NEW YORK — Le terme d’argot « 86 », au cœur d’une nouvelle polémique politique impliquant l’ancien directeur du FBI James Comey, tire probablement ses origines du jargon des serveurs de restaurant. Longtemps utilisé pour désigner un plat manquant ou un client indésirable, ce code se retrouve désormais projeté au centre d’un débat tendu autour de l’ancien président Donald Trump — certains y voyant une menace voilée.
Tout est parti d’un post Instagram supprimé depuis, dans lequel James Comey partageait une photo de coquillages disposés sur le sable formant les chiffres « 86 47 ». Il a précisé par la suite qu’il y voyait un message politique, faisant référence au souhait d’« écarter » Trump, 47e président des États-Unis. L’expression « 86 » signifie en effet, dans le langage courant, se débarrasser de quelque chose ou refuser un service.
Mais du côté républicain, l’interprétation a été beaucoup plus alarmiste : Trump et ses alliés ont estimé que Comey appelait à la violence, voire à l’assassinat du président. Trump a affirmé vendredi sur Fox News que « même un enfant sait ce que cela veut dire », accusant l’ex-patron du FBI de viser clairement sa personne.
Selon Jesse Sheidlower, spécialiste du langage à l’université Columbia, le terme est apparu dans les années 1930 dans le milieu de la restauration : « Cela signifiait qu’un plat n’était plus disponible. De là, le sens a évolué naturellement vers le fait de rejeter un client indésirable, puis d’exclure quelqu’un. »
Si l’idée de tuer a parfois été associée à ce terme dans la fiction, son usage courant reste beaucoup plus bénin — renvoyer un employé, mettre fin à une relation, annuler un projet. Le dictionnaire Merriam-Webster, utilisé par l’Associated Press, définit « 86 » comme « rejeter », « se débarrasser de » ou « refuser de servir ». Il reconnaît des usages violents, mais juge ceux-ci trop récents et peu répandus pour figurer comme définition principale.
Malgré ces clarifications, l’administration Trump a annoncé l’ouverture d’une enquête fédérale. Dans une nouvelle déclaration sur les réseaux sociaux, Comey a écrit : « J’ai posté plus tôt une photo de coquillages trouvés pendant une promenade. Je pensais qu’il s’agissait d’un message politique. Je n’avais pas réalisé que certains associent ces chiffres à la violence. »
La relation entre Trump et Comey est notoirement tendue depuis le limogeage de ce dernier en 2017. Dans un livre publié un an plus tard, Comey décrivait Trump comme « immoral » et « détaché de la vérité ».
Pour Nicole Holliday, linguiste à l’Université de Californie à Berkeley, cette affaire illustre notre époque hyperpolarisée : « Chaque mot devient une sorte de test de Rorschach politique. Nous sommes tous à l’affût du moindre indice révélant l’appartenance à notre camp ou à celui d’en face. »
Elle ajoute que le langage est fluide, que sa signification varie selon les contextes et les cultures. Ce flou est exacerbé par les échanges en ligne, où il est difficile de nuancer ou de négocier les sens comme lors d’une conversation directe. « Les gens s’étripent dans les commentaires parce qu’il n’y a pas d’espace pour interpréter. »
Ainsi, un terme vieux de presque un siècle, né dans les cuisines de restaurant, s’est retrouvé instrumentalisé au cœur d’une bataille politique moderne — symptôme d’un climat où chaque mot devient une arme.