Alors que les regards se tournent vers Rome pour l’élection du successeur du pape François, les 133 cardinaux électeurs réunis au Vatican ont des préoccupations qui dépassent largement la question de savoir si le prochain pontife sera le premier asiatique ou africain, ou s’il incarnera une ligne conservatrice ou progressiste. Leur priorité commune semble claire : désigner un chef capable de rendre l’Église catholique à nouveau crédible, vivante et pertinente dans un monde en mutation, notamment auprès des jeunes.

Cette tâche s’annonce titanesque dans un contexte de crise profonde. L’Église continue de subir les répercussions des scandales d’abus sexuels, de sa gestion financière opaque et de la montée de la sécularisation dans de nombreuses régions du globe. « Il nous faut un super-héros », a résumé avec franchise le cardinal William Seng Chye Goh, archevêque de Singapour, à la veille de l’ouverture du conclave.

Mercredi après-midi, les cardinaux entreront solennellement dans la chapelle Sixtine, au son de la « Litanie des Saints », pour prêter serment de secret sous le regard du Jugement dernier de Michel-Ange, avant de procéder à un premier vote. Si aucun candidat n’atteint la majorité requise des deux tiers — soit 89 voix — les scrutins reprendront dès le lendemain, deux le matin, deux l’après-midi, jusqu’à l’élection du nouveau souverain pontife.

Les enjeux sont nombreux. Au-delà du profil personnel du futur pape, certains évoquent l’évolution géographique de la foi catholique : en recul en Europe, elle connaît une croissance soutenue en Afrique et en Asie, tant en nombre de fidèles que de vocations. « L’Asie est prête pour l’évangélisation », assure le père Robert Reyes, qui a étudié au séminaire avec le cardinal philippin Luis Antonio Tagle, considéré comme un papabile. Le cardinal indien Oswald Gracias estime, lui, que l’Église doit « devenir plus asiatique, culturellement et spirituellement », car « le centre de gravité du monde se déplace vers l’Asie ».

Mais les électeurs insistent : ils votent pour l’Église universelle. « Je ne suis pas ici pour le Congo, ni pour l’Afrique. Je suis ici pour les 1,4 milliard de catholiques dans le monde », a déclaré le cardinal Fridolin Ambongo Besungu, archevêque de Kinshasa. En Asie, 23 cardinaux sont électeurs, ce qui en fait le deuxième bloc le plus important après l’Europe, qui en compte 53, bien que l’un d’eux ne devrait pas participer pour raisons de santé.

La question de la Chine s’impose aussi comme une préoccupation majeure. L’accord controversé signé en 2018 entre le Vatican et Pékin sur la nomination des évêques divise encore, certains y voyant une trahison des catholiques restés fidèles à Rome malgré les persécutions communistes. L’attitude du prochain pape à l’égard de cette politique pourrait être déterminante pour les relations futures entre le Saint-Siège et la Chine.

À mesure que les cardinaux se rencontrent, parfois pour la première fois, dans le conclave le plus géographiquement diversifié de l’histoire, de nouveaux noms émergent chaque jour. « C’est ce que j’appelle le cœur de l’artichaut », plaisante le cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger. « Chaque jour, je me dis : ‘Ah ! Mon Dieu, c’est peut-être lui !’ »

Et au cœur du processus, une conviction demeure : les cardinaux se fient aussi à l’action de l’Esprit saint. Le futur Benoît XVI, Joseph Ratzinger, rappelait un jour que le Saint-Esprit n’imposait pas un choix mais guidait le discernement, ajoutant non sans ironie que « la seule garantie qu’il offre, c’est que les choses ne peuvent pas être complètement gâchées ».

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