La Banque centrale européenne avance sur son projet de monnaie numérique, avec un pilote prévu en 2027 et un lancement complet envisagé pour 2029. Derrière l’enjeu technique se dessine une ambition géopolitique : réduire la dépendance de l’Europe aux systèmes de paiement américains.
Visa, Mastercard, PayPal, Apple Pay, Google Pay : les Européens règlent leurs achats quotidiens via des infrastructures majoritairement contrôlées par des entreprises américaines. Cette dépendance, longtemps acceptée comme une commodité, est désormais perçue à Bruxelles et Francfort comme une vulnérabilité stratégique. Dans un contexte où Washington peut modifier ses règles commerciales ou resserrer ses contrôles technologiques du jour au lendemain, la BCE pousse son projet d’euro numérique avec une urgence nouvelle.
« Si toutes les transactions mondiales deviennent libellées en dollars sans euro numérique, cela limiterait l’efficacité de la politique monétaire de la BCE sur l’euro traditionnel », avertit Bas van Donselaar, associé gérant du cabinet PaymentGenes Consultancy. L’argument dépasse la simple modernisation des paiements : il s’agit de préserver la capacité de la banque centrale à piloter la masse monétaire et à absorber les chocs extérieurs.
La pression concurrentielle vient aussi de Chine. Le yuan numérique, lancé en phase pilote dès 2020, comptait fin novembre plus de 230 millions de portefeuilles personnels et quelque 18,8 millions de portefeuilles d’entreprises. Les transactions cumulées dépassaient 3,48 milliards d’opérations de détail, pour une valeur totale d’environ 16 700 milliards de yuans, soit 2 100 milliards d’euros. Pékin étend désormais son usage transfrontalier et expérimente la rémunération des dépôts en yuan numérique.
Face à cette dynamique, la BCE a conçu un dispositif qui cherche à éviter un piège classique des monnaies numériques de banque centrale : la désintermédiation bancaire. Si les citoyens pouvaient y placer leurs économies sans limite, les banques commerciales risqueraient de voir leurs dépôts s’évaporer, particulièrement en période de crise. Pour prévenir ce scénario, un plafond de détention est envisagé à 3 000 euros par personne. Tout excédent serait automatiquement redirigé vers un compte bancaire classique. L’euro numérique ne porterait aucun intérêt, et les entreprises ne pourraient pas y conserver de soldes permanents importants.
« S’il n’y a pas de limite sur la quantité d’euros numériques que les gens peuvent détenir, cela devient un substitut aux comptes bancaires », souligne Emmanuelle Auriol, professeure d’économie à la Toulouse School of Economics.
La question de la vie privée suscite des inquiétudes chez une partie des consommateurs, qui redoutent une surveillance des dépenses par l’État. Auriol balaie la comparaison avec le système chinois de crédit social : « Ces systèmes n’ont rien à voir avec l’euro numérique. Les protections de la vie privée peuvent être conciliées avec des mesures anti-criminalité sans créer des outils de contrôle social. » La BCE prévoit des paiements de pair à pair directement entre téléphones, préservant un anonymat comparable à celui du cash pour les petites transactions du quotidien, tout en respectant les règles anti-blanchiment.
Les banques de détail, elles, regardent le projet avec méfiance. Elles supporteraient l’essentiel des coûts d’infrastructure tout en perdant une part significative de leurs revenus de commissions, actuellement compris entre 0,5 % et 1,5 % sur une transaction de 100 euros. Beaucoup réclament des plafonds de détention plus élevés pour les utilisateurs et une compensation financière équitable. « L’équilibre entre les modèles de rémunération pour les banques et les commerçants est crucial », insiste van Donselaar. « Les banques feront l’essentiel du travail et doivent disposer d’un modèle économique viable. »
Sur le plan réglementaire, la commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen a adopté la semaine dernière sa position sur le règlement encadrant l’euro numérique, ouvrant la voie aux négociations finales. Les législateurs européens visent l’adoption du cadre juridique avant la fin de l’année. Evelien Witlox, directrice du projet à la BCE, décrit la future monnaie comme « une option publique sécurisée pour les paiements numériques, combinant la facilité des méthodes modernes avec la confiance et la stabilité du cash ». Un euro numérique vaudra toujours un euro ordinaire, sa valeur étant garantie par l’Eurosystème, contrairement aux cryptomonnaies dont les cours fluctuent librement.
L’euro numérique fonctionnerait également hors connexion, une caractéristique utile lors de pannes de courant ou dans des zones mal desservies. Les pays de l’UE n’ayant pas adopté l’euro auraient la possibilité de proposer la monnaie à leurs citoyens. Environ 155 milliards de transactions sans espèces sont effectuées chaque année dans les vingt pays de la zone euro.
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