La société civile tunisienne, longtemps considérée comme l’un des moteurs les plus prometteurs du printemps arabe, vit aujourd’hui l’une de ses heures les plus sombres. Militant·es harcelé·es, organisations non gouvernementales sous surveillance, gels d’avoirs, descentes policières : les atteintes se multiplient dans un climat de répression croissante orchestrée par les autorités du président Kaïs Saïed.
Symbole de cette dérive autoritaire, l’arrestation de Cherifa Riahi, militante emblématique des droits humains, reste gravée dans les esprits. Sa mère, Farida, brandit le portrait de sa fille arrêtée sans mandat clair, et toujours détenue sans jugement. Son cas est loin d’être isolé : plusieurs figures de la société civile, avocats, journalistes, défenseurs des droits, ont été interpellées ou menacées au cours des derniers mois.
Des organisations locales et internationales rapportent un usage accru des procédures judiciaires pour faire taire les voix critiques. Certaines ONG se sont vues interdire d’accéder à leurs comptes bancaires, d’autres ont subi des perquisitions sans fondement officiel. Cette stratégie d’étouffement financier vise à démanteler les capacités d’action des structures qui, depuis la révolution de 2011, avaient joué un rôle fondamental dans la construction démocratique.
Le président Kaïs Saïed, de plus en plus isolé sur la scène politique, accuse régulièrement ces organisations d’être au service d’« agendas étrangers », insinuant leur instrumentalisation par des puissances occidentales. Ce discours, largement relayé par les médias d’État, alimente une hostilité croissante envers les acteurs associatifs, assimilés à des ennemis de la nation.
Pourtant, la société civile tunisienne avait été saluée pour son rôle dans le dialogue national ayant permis d’éviter la guerre civile en 2013. Elle représentait alors un modèle de transition pacifique et pluraliste dans un monde arabe secoué par les conflits. Aujourd’hui, ses membres disent redouter une restauration autoritaire complète, rendant vaines les avancées démocratiques des dix dernières années.
Dans ce climat de peur et de méfiance, certaines associations tentent encore de résister en se réorganisant clandestinement ou en déplaçant leurs activités à l’étranger. Mais la pression croissante, combinée à la crise économique qui frappe le pays, laisse peu d’espoir pour une reprise à court terme. La Tunisie, naguère pionnière du changement, risque de devenir un terrain de silence où la société civile ne serait plus qu’un souvenir.