Avec Ce soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid, Julien Lewkowicz et la compagnie Tous les jours de la vie replongent dans les nuits de la radio libre à la fin des années 1980. À partir du 19 mars au Théâtre Paris-Villette, le spectacle fait revivre la dernière émission de Lune de fiel, programme culte de Radio Fréquence Gaie, sur fond d’épidémie de sida, de sexualités revendiquées et de paroles sans filtre. Déjà remarqué au festival Impatience, où il a reçu le Prix SACD 2025, le projet transforme des archives sonores en matière théâtrale vive, sensuelle et funèbre à la fois.
Une radio nocturne transformée en théâtre de mémoire
La pièce s’appuie sur les rares enregistrements conservés de Lune de fiel, cette libre antenne diffusée entre 1986 et 1989, où les auditeurs appelaient pour parler désir, fantasmes, solitude ou pratiques sexuelles. Julien Lewkowicz, qui signe le texte et la mise en scène, a expliqué à l’AFP avoir voulu saisir cette ultime soirée de septembre 1989 au moment exact où tout vacille : l’euphorie de l’antenne est encore là, mais l’ombre de la disparition approche. Selon lui, les animateurs sont alors “à la fois endiablés” par l’énergie de l’émission et déjà rattrapés par la conscience de leur fin proche.
Sur le plateau, le dispositif fait entendre et voir la fabrique même de la radio. Au centre, un studio avec micros ; sur un côté, les appelants ; sur l’autre, le régisseur qui filtre les coups de fil et envoie la musique. Les interprètes, équipés d’oreillettes, rejouent en léger décalage les voix d’époque. Ce choix donne au spectacle une texture singulière : ni reconstitution figée, ni simple lecture d’archives, mais une présence traversée par les fantômes. Le langage y reste cru, volontiers provocateur, parfois excessif, fidèle à la liberté de ton qui faisait la force de cette antenne écoutée bien au-delà du seul public gay.
Entre fête, trivialité et menace du sida
Ce qui frappe, c’est la manière dont le spectacle fait coexister l’insolence, le rire et la catastrophe. Derrière les appels débridés, les chansons populaires et les échanges parfois outranciers, se dessine le portrait d’une génération qui voulait vivre pleinement alors même qu’elle voyait la mort avancer. Peu après l’arrêt de l’émission, rappelle l’AFP en reprenant les propos de Julien Lewkowicz, ses figures phares David Girard et Zaza Diors mourront du sida. Toute la pièce semble habitée par cette conscience tragique, sans jamais renoncer à l’énergie vitale de la radio.
Le spectacle raconte ainsi bien plus qu’un programme disparu. Il remet en circulation une parole minoritaire, une culture des nuits, une mémoire homosexuelle et une époque où la radio servait à créer du lien autant qu’à défier la norme. La scénographie enfumée, les allers-retours entre Dalida et sons club, la circulation permanente des voix et des corps donnent à cette traversée une intensité charnelle. En adaptant cette matière au théâtre, Julien Lewkowicz ne se contente pas d’honorer une archive : il lui rend son trouble, sa liberté et son urgence.
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