Le rêve de voir Molenbeek-Saint-Jean devenir Capitale européenne de la culture en 2030 s’est brisé. La candidature, bâtie autour du concept de générosité et de diversité culturelle, avait pour ambition de transformer l’image de la commune et de la projeter comme un modèle de vivre-ensemble au cœur de l’Europe. Mais le verdict du jury a été sans appel : Molenbeek n’a pas été retenue, et ce choix reflète à la fois des réalités objectives et des perceptions profondes.
Le projet, baptisé « Sadaka » — terme qui signifie don, solidarité et générosité — voulait raconter une autre histoire de Molenbeek, loin des clichés et des stigmatisations. Il s’agissait de mettre en avant la créativité foisonnante de ses habitants, l’énergie de ses associations, la richesse multiculturelle de ses quartiers, tout en faisant de la culture un outil de cohésion sociale. Des lieux emblématiques devaient être réhabilités, des espaces culturels créés, et la candidature entendait faire dialoguer les identités et les générations pour transformer la commune en un laboratoire de la culture européenne. C’était un projet narratif fort, qui plaçait la diversité comme moteur de modernité et de dynamisme urbain.
L’une des principales difficultés réside dans l’image internationale de la commune. Molenbeek est souvent stigmatisée pour son rôle dans l’histoire récente du terrorisme islamiste en Europe. Les noms de Salah Abdeslam, Mohamed Abrini et d’autres auteurs ou complices des attentats de Paris et de Bruxelles ont marqué au fer rouge le territoire dans l’opinion publique. Cette réputation reste un poids, même si la majorité des habitants n’y est évidemment pour rien et que des initiatives locales tentent depuis des années de redonner un autre visage à la commune. Pour beaucoup d’Européens, le mot “Molenbeek” reste encore associé à la radicalisation et à des réseaux djihadistes.
À côté de cette image sécuritaire, le jury a aussi évalué la capacité structurelle et politique de Molenbeek à mener un projet de cette envergure. Des questions se posent sur la stabilité de la gouvernance communale, sur la cohérence à long terme des financements, et sur la solidité des partenariats institutionnels. Ces éléments sont déterminants dans un dossier de Capitale européenne de la culture, qui exige des garanties budgétaires et organisationnelles sur une période longue.
Enfin, certaines figures actives dans le tissu associatif et culturel de la commune alimentent des polémiques. Fatima Zibouh, par exemple, est régulièrement citée par des observateurs comme proche des milieux liés aux Frères musulmans, ce qui nourrit des interrogations sur la nature des influences idéologiques dans certains projets locaux. Si ces liens sont débattus et parfois instrumentalisés, ils s’ajoutent à une atmosphère de méfiance qui fragilise l’image de neutralité et de crédibilité nécessaire à une telle candidature.
Au total, la défaite de Molenbeek ne doit pas masquer la richesse de son dynamisme culturel ni l’énergie de nombreux acteurs de terrain qui se battent pour réinventer leur commune. Mais elle révèle la persistance de deux réalités incontournables : d’un côté, la stigmatisation lourde héritée des drames terroristes et d’une réputation encore entachée ; de l’autre, des zones d’ombre et des fragilités structurelles qui posent question lorsqu’il s’agit de porter une ambition européenne. Dans un contexte aussi compétitif, ces éléments ont pesé lourd et ont sans doute convaincu le jury de privilégier d’autres villes jugées plus sûres et plus consensuelles.
Lahcen Isaac Hammouch
Journaliste et Correspondant de Entrevue.fr