Jean-Pierre Azéma, historien incontournable de la France sous l’Occupation, s’est éteint lundi 14 juillet à Paris à l’âge de 87 ans. Sa fille, Ariane Azéma, a confirmé l’information à l’AFP, après sa diffusion initiale sur le réseau social X. Son œuvre aura profondément marqué la recherche et la mémoire collective sur Vichy, la Résistance et la Collaboration.
Un parcours façonné par l’histoire familiale et l’engagement intellectuel
Né à Paris le 30 septembre 1937, Jean-Pierre Azéma a bâti une carrière d’historien centrée sur les années noires de la France, tout en étant lui-même héritier d’un passé familial complexe. Son père, Jean-Henri Azéma, journaliste engagé dans la Collaboration et voix de Radio-Paris sous Vichy, avait fini par rejoindre la Waffen SS avant de s’exiler en Argentine en 1945. Un héritage lourd que Jean-Pierre Azéma n’a jamais éludé. Dans La Croix, il confiait en 2012 : « Je n’ai pas choisi cette période pour régler un compte personnel, mais un certain Sigmund dirait que cela a dû jouer. »
L’élément déclencheur de son parcours scientifique fut la lecture, puis l’édition française, du livre-choc de l’historien américain Robert Paxton, La France de Vichy (1973), dont la traduction fut réalisée par sa propre mère. Sollicité à l’époque par Michel Winock, alors directeur de collection aux éditions du Seuil, Azéma valida la pertinence du propos. Il consacra ensuite sa vie à approfondir ce travail fondamental, devenant une autorité dans l’étude du régime de Vichy, tout en conservant une distance critique.
Enseignant, auteur, témoin engagé de son temps
Professeur agrégé, il a enseigné dans plusieurs lycées prestigieux avant d’être recruté par Sciences Po Paris, où il forma des générations d’étudiants à la rigueur historique. Son rôle de pédagogue fut également reconnu au Centre de formation des journalistes. Il n’hésitait pas à intervenir dans les médias pour défendre la liberté de la recherche, notamment en 2005, en signant la pétition Liberté pour l’histoire contre les dérives des lois mémorielles.
Azéma était aussi un homme de transmission populaire. Il participa à la série Un village français sur France 3 en tant que conseiller historique, et collabora avec Claude Chabrol pour le documentaire L’Œil de Vichy. En 2012, il présidait le comité historique de la Mission interministérielle des anniversaires des deux guerres mondiales.
Parmi ses ouvrages les plus marquants figurent La Collaboration (1975), Vichy (1997), 1940, l’année noire (2010) ou encore L’Occupation expliquée à mon petit-fils (2012). Il consacra également des biographies fouillées à Jean Moulin et Jean Cavaillès, figures majeures de la Résistance. Il a coécrit et dirigé de nombreux travaux aux côtés de Michel Winock, François Bédarida ou Olivier Wieviorka.
Son expertise le conduisit à être cité comme témoin par les parties civiles lors du procès de Maurice Papon en 1998. Il y déclara : « Nul n’est obligé, à quelque rang qu’il soit, d’aller contre sa conscience », rappelant la responsabilité individuelle même en période de contrainte.
L’historien Michel Winock, interrogé par l’AFP, lui a rendu hommage en le qualifiant de « l’un de nos meilleurs spécialistes de la France sous la Seconde Guerre mondiale », saluant aussi « la clarté de son esprit, son humour et sa fermeté intellectuelle ».
Jean-Pierre Azéma laisse derrière lui une œuvre dense, un héritage intellectuel majeur, et une influence qui continuera de nourrir la réflexion historique sur les zones grises de l’Occupation. Père de trois enfants et grand-père de sept petits-enfants, il était aussi, disait-on, un fervent amateur de football.