Une étrange neige mortelle s’abat sur Buenos Aires. Un groupe d’amis, pris au piège, tente de survivre dans un monde brusquement plongé dans le chaos. Tel est le point de départ de L’Éternaute, série dystopique argentine diffusée depuis le 30 avril sur Netflix. En quelques jours, elle s’est hissée en tête des séries non anglophones les plus regardées de la plateforme, conquérant un public international bien au-delà des frontières du pays.
Inspirée du roman graphique culte d’Héctor Germán Oesterheld, publié en 1957, la série trouve une résonance particulière en Argentine, où son auteur et ses quatre filles ont été « disparus » sous la dictature militaire. Produit en espagnol, tourné à Buenos Aires avec une distribution locale, le projet a refusé les offres hollywoodiennes pour préserver l’identité argentine de l’œuvre. « Mon grand-père racontait la science-fiction à notre manière, avec des choses que nous reconnaissons », explique Martín Oesterheld, petit-fils du scénariste, et producteur exécutif de la série.
Le succès de L’Éternaute dépasse la sphère du divertissement. Il réveille les mémoires collectives, rouvre des blessures encore vives, et entre en résonance avec les inquiétudes actuelles suscitées par la politique ultralibérale du président Javier Milei. Le slogan de la série — « On ne s’en sort pas tout seul » — a été brandi dans des manifestations contre les coupes budgétaires, notamment par les retraités. Certains manifestants portaient même les masques à gaz du héros pour se protéger des gaz lacrymogènes.
Le personnage principal, Juan Salvo, incarné par Ricardo Darín, est hanté par la guerre des Malouines, évoquée dans le récit comme un traumatisme national non résolu. À travers lui, la série parle de courage, de perte et de solidarité face à l’effondrement, incarnant l’ingéniosité typiquement argentine résumée par l’expression « atado con alambre » — faire avec les moyens du bord.
Le phénomène a ravivé l’intérêt pour le passé douloureux de la famille Oesterheld. Des affiches de personnes disparues ont fleuri à Buenos Aires, mêlant la fiction au réel. L’organisation des Grands-mères de la place de Mai, fondée par Elsa Oesterheld, a relancé ses appels pour retrouver les centaines d’enfants volés pendant la dictature, avec un écho viral inédit. « Grâce à la série, on entre dans des foyers que les Grands-mères n’avaient jamais atteints », se réjouit Esteban Herrera, membre de l’organisation.
Pour les Argentins, L’Éternaute est bien plus qu’une série : c’est un mythe national ravivé, un miroir de l’Histoire et une œuvre de résistance culturelle devenue, paradoxalement, un produit global.