Après sept ans d’absence, « Don Carlos » revient à l’Opéra Bastille dans une production signée Krzysztof Warlikowski. L’œuvre de Verdi, créée en 1867 à Paris, retrouve sa version originale française dans une nouvelle série de représentations jusqu’au 25 avril. Accueillie par des huées à sa création en 2017, la mise en scène du metteur en scène polonais reçoit aujourd’hui un tout autre accueil, saluée par des applaudissements nourris, portés par une distribution vocale solide et une direction musicale raffinée.
Une fresque sombre et psychologique sur le pouvoir
Plongé dans les tensions politiques et religieuses de la cour d’Espagne au XVIe siècle, « Don Carlos » est l’un des opéras les plus denses de Verdi, tant par sa durée – près de cinq heures – que par la complexité de ses personnages. Le spectacle met en scène la douleur du jeune Don Carlos, amoureux d’Élisabeth de Valois, devenue par alliance la reine d’Espagne et donc son inaccessible belle-mère. En toile de fond : l’ombre du roi Philippe II, l’ami fidèle Rodrigue, la princesse Eboli rongée par la jalousie, et le Grand Inquisiteur, incarnation glaçante de la cruauté religieuse.
Warlikowski choisit d’aborder l’œuvre à travers une lecture intimiste, centrée sur les tourments intérieurs de ses protagonistes. Les décors, volontairement minimalistes, laissent place à des vidéos oniriques signées Denis Guéguin, illustrant les souvenirs et états d’âme des personnages. Un dispositif scénique qui trouve désormais sa résonance, malgré quelques partis pris déjà vus – costumes contemporains, canapés design, usage du hors-champ – parfois jugés trop familiers dans le style du metteur en scène. La scène de l’autodafé, par exemple, se déroule dans un amphithéâtre stylisé, dépouillé de tout spectaculaire excessif.
Une distribution contrastée mais portée par Marina Rebeka
Sur le plan vocal, cette nouvelle reprise propose une distribution homogène, même si elle suscite quelques réserves. Le ténor Charles Castronovo peine à imposer pleinement son Don Carlos, malgré une belle noblesse de ton. Sa prestation, sincère mais inégale, reste en retrait face à l’Elisabeth de Marina Rebeka, véritable triomphe de la soirée. La soprano lettone, dont c’est la première prise de rôle, impressionne par la maîtrise de sa ligne vocale, la subtilité de ses nuances et une diction d’une rare élégance. Son « Toi qui sus le néant » est un sommet d’émotion retenue.
Christian Van Horn campe un Philippe II à la fois autoritaire et humain, livrant un poignant « Elle ne m’aime pas » empreint de fragilité. Ekaterina Gubanova reprend le rôle de la princesse Eboli, offrant un « Don fatal » solide mais sans éclat, son vibrato prononcé et une articulation parfois relâchée nuisant à l’impact global. Le Rodrigue d’Andrzej Filończyk séduit par sa clarté et son phrasé, mais manque de puissance pour porter toute la tragédie de son personnage.
La direction musicale de Simone Young, chaleureuse et précise, se distingue par son attention aux équilibres, sa finesse dans les transitions et une écoute constante des chanteurs. À la tête de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris, la cheffe australienne offre une lecture structurée et lyrique de la partition, évitant tout excès dramatique inutile.
Sept ans après des débuts controversés, la mise en scène de Warlikowski semble désormais trouver sa juste place. Grâce à une interprétation musicale aboutie et un regard scénique épuré, cette reprise de « Don Carlos » rappelle toute la richesse psychologique et politique de l’un des plus grands chefs-d’œuvre de Verdi.