Réalisateur engagé et héritier d’un grand nom du cinéma, Marcel Ophüls laisse derrière lui une œuvre marquante, au croisement de l’histoire, de la mémoire et du journalisme. Il s’était imposé comme l’une des grandes figures du documentaire, explorant avec rigueur et subjectivité assumée les pages les plus sombres du XXe siècle. Son décès, survenu le 24 mai, met un terme à un parcours de cinéaste exigeant, à la fois profondément personnel et politiquement incisif.
Un regard acéré sur la mémoire française et l’histoire du siècle
Fils du réalisateur Max Ophüls, Marcel avait d’abord tenté la fiction avant de s’imposer dans le documentaire. Né en Allemagne en 1927, naturalisé français en 1938, il s’exile ensuite aux États-Unis pour fuir la persécution nazie. Cette trajectoire personnelle marque fortement son œuvre. Il débute dans le cinéma comme assistant-réalisateur, notamment sur Lola Montès, le dernier film de son père, puis se lie d’amitié avec François Truffaut. Après quelques essais dans la comédie, il rejoint l’ORTF et bifurque vers le documentaire. C’est là que se cristallise son style : une subjectivité assumée, des entretiens rigoureux, et un goût prononcé pour les ruptures de ton et les citations culturelles.
Son œuvre la plus célèbre, Le Chagrin et la Pitié, réalisé en 1969 avec André Harris et Alain de Sédouy, revient sur le quotidien d’une ville française, Clermont-Ferrand, sous l’Occupation. Le film dénonce le récit enjolivé d’une France résistante à l’unisson et provoque un scandale. Bien que financé par la télévision publique, il y sera interdit jusqu’en 1981. Selon ses propos rapportés par Les Inrockuptibles en 2014, Ophüls assumait cette mise au jour douloureuse : le film, disait-il, est né d’un « moment historique » où il fallait « crever l’abcès ». Il obtient en 1989 l’Oscar du meilleur documentaire pour Hôtel Terminus – Klaus Barbie, sa vie et son temps, enquête monumentale sur le criminel nazi.
Un dernier projet inachevé, fidèle à ses obsessions
Tout au long de sa carrière, Marcel Ophüls n’a cessé de travailler sur la mémoire, les responsabilités individuelles, et la complexité morale des conflits. Dans Memory of Justice (1976), il interroge les procès de Nuremberg ; dans November Days (1991), il documente la chute du Mur de Berlin en interviewant des figures du régime est-allemand. En 2013, il revient avec Un voyageur, une œuvre plus intime, sorte de carnet de route où il retrace ses souvenirs à travers les lieux de sa jeunesse. Ce retour tardif lui vaudra une ovation au Festival de Cannes.
Jusqu’à la fin, il est resté fidèle à ses préoccupations. Selon sa famille, Marcel Ophüls travaillait sur un nouveau film consacré à la montée de l’extrême droite en Europe et aux États-Unis, en lien avec le conflit israélo-palestinien. Il y explorait notamment le rapport entre l’occupation des territoires palestiniens et la résurgence de l’antisémitisme en Europe. Une œuvre inachevée, mais en continuité parfaite avec l’engagement lucide et sans concessions d’un cinéaste qui voyait dans le documentaire un outil pour affronter le réel.