EXCLU - Patrick Chesnais: "J'ai passé une soirée entière à boire whisky sur whisky avec Jacques Brel. Le temps d'une nuit, on était les meilleurs amis du monde. On ne s'est jamais revus... "
EXCLU – Patrick Chesnais: « J’ai passé une soirée entière à boire whisky sur whisky avec Jacques Brel. Le temps d’une nuit, on était les meilleurs amis du monde. On ne s’est jamais revus… « 

On ne présente plus Patrick Chesnais. Figure incontournable du théâtre et du cinéma français, l’acteur de 79 ans, toujours très actif, est à l’affiche du film La Tournée, en salles depuis mercredi. Une comédie dans laquelle il incarne un comédien en pleine traversée du désert, obligé de collaborer avec un jeune réalisateur et de participer à la tournée de promotion s’il veut toucher son cachet. Un véritable rôle de composition, Patrick Chesnais ayant toujours eu une carrière bien remplie depuis ses débuts. À cette occasion, nous l’avons interviewé pendant la tournée de promotion du film, justement. Un entretien vérité au cours duquel l’acteur s’est confié sans filtre sur sa carrière et les coulisses du métier, nous livrant des anecdotes aussi incroyables qu’émouvantes. Interview avec un monument…

Interview réalisée par Jérôme Goulon. Photo: Nellu Cohn

Jérôme Goulon : Vous êtes à l’affiche du film La Tournée, en salles depuis 18 juin. Vous jouez le rôle d’un acteur acculé par les dettes après une traversée du désert. Parlez-nous un petit peu de ce film et de votre personnage.
Patrick Chesnais : C’est une comédie sur les us et les coutumes du cinéma. Ça parle beaucoup d’authenticité. C’est l’histoire d’une équipe de films qui fait la tournée de présentation du film dans toute la France. C’est une espèce de road movie. Ça se passe dans un bus. Il y a l’équipe du film et cet acteur d’un certain âge qui est tombé un peu dans l’oubli, que j’incarne, et qu’on vient récupérer. Ça raconte les vicissitudes et les péripéties d’une équipe de cinéma en tournée, les affrontements, les malentendus, les histoires d’amour, voire de sexe, les accidents de parcours, les rapports avec le public… Tout ce qu’on peut imaginer comme péripéties qui tombent sur la tête de cette équipe de cinéma, qui va présenter un film dans les coins les plus reculés de province.

Dans le film, Marius, votre personnage, doit accepter de faire la tournée des avant-premières pour toucher son cacher. Est-ce que dans la vraie vie, c’est une punition de faire ces tournées ?
C’est une bonne question. Ce n’est jamais une punition. On traverse l’hexagone, on rencontre le public, on discute avec lui, on est pris en charge, ce n’est pas la mine, c’est plutôt agréable.

Qu’est-ce que vous aimez dans les tournées ? Qu’est-ce que vous préférez dans les tournées, et qu’est-ce que vous aimez moins ?
Le plus intéressant, c’est de discuter avec les gens, les faire rire, voir comment ils ont perçu le film, avoir des échanges avec eux. On parcourt la France  dans des vans, des avions, des trains, avec des camarades. Et puis aussi, on mange bien ! On est reçus dans des bons restaurants, on mange très bien.

Durant le tournage, vous avez tourné un faux numéro de Vivement Dimanche avec Michel Drucker, qui a l’habitude de vous recevoir dans la vraie vie. Racontez-nous ce moment particulier.
Ça, c’était marrant. On a tourné un faux numéro de Vivement Dimanche juste après l’enregistrement d’une vraie émission. Le public qui était là est resté. Michel Drucker a joué le jeu, c’est un très bon comédien. À un moment, la fiction et la réalité se confondaient. C’était un moment assez étonnant. C’était très chouette.

Est-ce qu’il est prévu que vous alliez dans un vrai Vivement Dimanche pour présenter le film ?
J’espère bien que oui !

Qu’est-ce que vous pensez de Michel Drucker, et de la longévité incroyable qu’il a dans ce milieu, un peu comme vous ?
Michel Drucker est un type vraiment charmant, très à l’écoute. On a l’impression qu’il s’adresse à tout le monde. Il fait extrêmement attention aux gens. Les gens l’intéressent. Et ça se sent ! Et puis, on a un point commun tous les deux : il est hypocondriaque, comme moi. On a même fait un jour une espèce d’émission où l’on a comparé nos hypocondries. Lui, il a le stéthoscope autour du cou et moi, l’appareil pour prendre la tension. On comparait nos anecdotes d’hypocondries et c’était une espèce de match. Je crois qu’il n’y a pas eu de vainqueur. C’était à peu près équivalent.

« Michel Drucker et moi, on a un point commun : on est hypocondriaques. On compare nos hypocondries. Moi, c’est la peur du cancer, lui, c’est la peur de tout ce qui est cardiovasculaire. »

Quelles sont vos plus grosses hypocondries à tous les deux ?
Moi, c’est la peur du cancer. Michel, c’est la peur de tout ce qui est cardiovasculaire. Des ennemis cachés dans l’ombre et qui menacent de frapper…

Cela dit, avec tout ce que l’on voit aujourd’hui, avec des gens de tous les âges, mieux vaut se faire trop suivre que pas assez…
Ce que dit mon gendre, qui est oncologue. Mais il est très optimiste pour l’avenir. Il me dit que des découvertes sur le cancer sont faites absolument tous les jours. Et que bientôt, les gens vivront avec le cancer. Ils auront le cancer, mais ils vivront avec. Ils se soigneront, ils prendront les médicaments tous les jours, et ils vivront avec. Il n’y aura pas de mortalité. C’est ce qui va arriver assez rapidement d’après lui.

Pour revenir à des choses plus joyeuses et au film, votre personnage tourne avec un jeune réalisateur dont il ne connaît rien. Est-ce que c’est difficile, pour un acteur confirmé, de tourner avec un réalisateur débutant ?
C’est plus difficile de tourner avec un réalisateur débutant. Un réalisateur confirmé n’a pas grand-chose à prouver. L’inverse d’un débutant, qui va avoir tendance à vouloir s’imposer, faire preuve d’autorité, être un peu trop sûr de lui.

Dans votre carrière, est-ce qu’il y a un réalisateur ou une réalisatrice qui vous a particulièrement marqué ?
J’ai bien aimé Stéphane Brizé, qui est un metteur en scène très exigeant, mais qui filme différemment, qui ne se laisse pas aller à des facilités. Après, ce n’est pas parce qu’un film est facile à tourner qu’il va être bon. Un bon film, ce n’est pas forcément une partie de plaisir sur le tournage. Trop de facilité, ce n’est pas forcément bon signe.

Vous faites partie de ceux qui pensent que le métier d’acteur ne s’apprend pas à l’école. C’est quoi pour vous, la meilleure formation ?
Je pense que la meilleure formation, c’est celle de la vie. C’est se plonger dans l’existence à fond, rencontrer des gens, faire le tour du monde, souffrir, rire, pleurer, discuter, se confronter à la vie, au réel, aux difficultés, au plaisir, à tout ce que la vie peut vous apporter. On apprend plus dans le réel qu’en classe…

Contrairement à votre personnage, votre carrière a toujours été une autoroute. La traversée du désert, c’est quelque chose que vous n’avez jamais connu. Il y a un secret pour une telle longévité ?
Je ne sais pas. L’une des explications, c’est que je suis multicasquette, je peux jouer des choses très différentes. Je peux jouer des comédies, des trucs burlesques, des personnages plus profonds, plus durs, ou alors des personnages plus émouvants. En tant qu’acteur, j’ai l’impression que je peux être perçu dans différents registres, donc je suis sollicité un peu de toutes parts. On reconnaît une espèce de jeu un peu identifiable, mais en même temps, dans des registres très différents.

Et vous, vous avez une préférence ?
J’aime bien la comédie. C’est d’ailleurs ce qui est le plus difficile. Même dans des films plus dramatiques, j’aime bien insuffler de l’humour, que les gens puissent rire. On peut rire aux enterrements ou dans des situations tragiques. Je crois que le rire, l’amusement, cet décalage qui est propre aux humains dans des situations plus dures, c’est une sorte de légèreté, d’élégance, d’aristocratie. Ce décalage, ça rend les choses plus fortes, plus touchantes.

Si un jour, vous vous retrouviez dans la peau de votre personnage, seriez-vous prêt à accepter n’importe quoi pour un cachet?
Moi, je veux toujours avoir le choix. Je ne crois pas que je serais prêt à accepter n’importe quoi. Après, si demain je n’ai plus de quoi manger, si je n’ai plus de quoi donner à manger à mes enfants, peut-être que je vous répondrais différemment. On va dire que je pourrais peut-être faire un film que je n’ai pas envie de faire si j’y étais obligé.  C’est une possibilité à laquelle je me résoudrais, mais avec difficulté.

La retraite, c’est un mot qui vous est étranger, je crois…
Je crois que la retraite, ce n’est bon pour personne. Pour certains, oui. Très souvent, les gens que je croise qui sont à la retraite s’embêtent. Ils cherchent des petits boulots, ils travaillent pour des associations. Ça me fait penser à quelqu’un que j’ai croisé et  qui va au cimetière Montparnasse tous les jours pour ranger les tombes ou les nettoyer. Il m’a dit car il se sentait utile et que sans ça, il tomberait en déprime. Nous, les artistes, on fait des métiers où on n’a pas envie d’être à la retraite. On fait un métier de création, sans lequel la vie est moins intéressante. Donc, prendre ma retraite, non ! J’ai toujours envie de jouer. Même si avec les années, je sais de mieux en mieux jouer, à chaque nouveau rôle, j’ai l’impression de redevenir un enfant qui vient de naître…

À propos de cette envie de jouer qui vous anime, vous l’avez depuis tout petit. Et que vous aviez même un théâtre dans votre chambre ?
Oui, à l’âge de 7 ans, j’avais un théâtre dans ma chambre, un vrai théâtre construit par mon père, avec un vrai rideau, une vraie rampe, une scène, etc. Je mettais en scène des pièces, des sketches, des trucs comme ça. J’avais aussi un appareil pour le cinéma, et je mélangeais théâtre et cinéma. Les copains et les voisins venaient me voir jouer. Je faisais payer les gens, mais très peu…

« Je me souviens de ma première récompense en 1968. Mon père était ravi. Je revois son grand sourire, avec ses dents en or et en acier, parce qu’il avait été torturé par la Gestapo pendant la guerre et avait perdu ses dents. Cela m’a marqué. »

Je crois que l’un des moments les plus marquants de votre carrière, c’est ce premier prix de comédie reçu en 1968, avec votre père dans le public justement…
Oui. Je me souviens de ma première récompense en 1968. Mon père était absolument ravi. Il souriait de toutes ses dents… Il était au deuxième ou troisième rang du Théâtre du Conservatoire. J’étais sur scène sous les ovations, les acclamations du public. J’avais 20 ans. Et lui, il était là, était ravi de ce succès, de ce triomphe, et il a arboré un grand sourire. Je me souviens de son grand sourire, avec ses dents en or et en acier, parce qu’il avait été torturé par la Gestapo pendant la guerre et avait perdu ses dents. Cela m’a marqué.

De quoi êtes-vous le plus fier aujourd’hui dans votre carrière ? Votre César, votre Molière, votre longévité ?
Je ne suis pas particulièrement fier des récompenses. Je suis content quand j’ai des récompenses, mais ce n’est pas ça qui est important, c’est totalement secondaire. La chose dont je suis le plus fier, ce sont ces instants sur scène, ou sur le plateau, où je défonce le plafond de verre, où je pousse encore plus loin ce que je suis capable de faire. Cela me surprend moi-même, et je vois cela comme une sorte d’accomplissement. On appelle ça des moments de grâce. On se surprend, on se dit qu’il s’est passé un truc.

Pour terminer cette interview, j’aimerais parler des nombreuses légendes que vous avez côtoyées dans votre carrière. Est-ce qu’il y a une rencontre en particulier qui vous a marqué ?
Sans aucun doute ma rencontre avec Jacques Brel. C’était dans un restaurant où j’avais mes habitudes, près de l’Olympia. J’avais 22 ans. À la fermeture, tout le monde était parti, j’étais le dernier client. Jacques Brel jouait à l’Olympia, et le voilà qui arrive sur le coup d’une heure du matin, et demande s’il peut boire quelque chose. Le restaurant allait fermer, mais c’était Jacques Brel, et on ne refuse pas un whisky à Jacques Brel, même à une heure du matin. Donc il a bu son whisky, puis il s’est installé à une table. De mon côté, j’étais au bar. On a  commencé à discuter. Il m’a dit : « Venez à ma table, venez boire quelque chose ! ». Jacques Brel qui m’invite à boire un verre, ça ne se refuse pas. Et puis finalement, on a passé la soirée entière, et même la nuit, à boire whisky sur whisky. Le patron, qui était un copain, attendait pour fermer, mais il a laissé la soirée se dérouler.

Et que vous êtes-vous dit avec Jacques Brel ?
On a refait le monde, on a parlé de politique, de poésie, des femmes, de l’amour, du sexe, de la guerre du Vietnam… À la fin de la soirée, on s’est séparés, on s’est embrassés, on était dans les bras l’un de l’autre, on était à ce moment-là, le temps d’une nuit, les meilleurs amis du monde. On imaginait qu’on allait se revoir dès le lendemain, qu’on ne pouvait pas se passer l’un de l’autre. Et on ne s’est jamais revus…

Jamais ?
Non. Mais notre métier est fait de ce genre d’histoires. Sur des films où des pièces, on noue des amitiés très fortes, très profondes, et puis la pièce s’arrête, le film s’arrête, et on ne se voit plus. Ce soir-là, c’était deux artistes, Jacques Brel et un jeune acteur dans un bar qui boivent des coups, et puis après, on passe à autre chose. C’est un métier ingrat de ce point de vue, du point de vue de l’amitié, du point de vue de la fidélité. C’est assez ingrat…

&Quot;Je Me Souviens De Ma Première Récompense En 1968. Mon Père Était Ravi. Je Revois Son Grand Sourire, Avec Ses Dents En Or Et En Acier, Parce Qu'Il Avait Été Torturé Par La Gestapo Pendant La Guerre Et Avait Perdu Ses Dents. Cela M’a Marqué.&Quot;
Affiche du film La tournée, actuellement au cinéma
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