Avec The Phoenician Scheme, présenté en compétition officielle à Cannes, Wes Anderson livre une nouvelle démonstration de style. Porté par Benicio Del Toro et Mia Threapleton, ce film d’aventure aux allures de tragicomédie familiale pousse à l’extrême les codes visuels du cinéaste, sans toujours réussir à toucher au cœur.
Zsa-zsa Korda, richissime industriel rescapé de multiples tentatives d’assassinat, a un projet : s’assurer une place éternelle dans l’histoire – et au passage, léguer sa fortune à sa fille, Liesl, qu’il a longtemps négligée. Cette dernière, religieuse méfiante et convaincue que son père a tué sa mère, accepte pourtant de le suivre dans une aventure aussi burlesque que dramatique. Il s’agit de sauver le fameux “projet phénicien”, mais aussi, peut-être, de réparer une relation brisée.
Le scénario, truffé de sous-intrigues et de dialogues débités à la vitesse d’une mitraillette, court après une intrigue qui semble parfois s’effilocher. Comme toujours chez Anderson, les thèmes de la filiation, de la culpabilité, du voyage et du deuil flottent au-dessus d’un monde hautement stylisé, minutieusement ordonné, à mi-chemin entre un théâtre de poupées et une bande dessinée rétro.
Maîtrise visuelle et mécaniques bien huilées
Le plaisir du regard est incontestable : Anderson fait du Anderson, avec une précision qui confine à l’obsession. Cadrages symétriques, décors vintage, travellings latéraux hypnotiques, incrustations typographiques et transitions sophistiquées composent un monde immédiatement reconnaissable. Certaines séquences – comme une vue aérienne d’une salle de bains transformée en boîte de théâtre – frôlent le tableau vivant. La caméra devient ici un narrateur omniscient, complice du spectateur.
Mais à force de sophistication, The Phoenician Scheme étouffe parfois sa propre émotion. Le film amuse, impressionne, intrigue, mais ne bouleverse que rarement. Il faut attendre les dernières minutes, lorsque Zsa-zsa Korda cesse de courir après sa grandeur pour embrasser sa vulnérabilité, pour qu’une vraie tendresse perce enfin le vernis d’ironie. Benicio Del Toro, impeccable en patriarche cabossé, et Mia Threapleton, subtile en fille désillusionnée, y livrent alors un moment de grâce.
Avec ce film au casting pléthorique (Michael Cera, Julianne Moore, Bill Murray, Alexander Skarsgård…), Wes Anderson continue de bâtir son œuvre comme un artisan minutieux, mais laisse encore une fois planer la question : et si cette beauté formelle masquait une peur de l’abandon total à l’émotion ? Cannes 2025 tranchera : après trois tentatives infructueuses, Anderson pourra-t-il enfin décrocher sa Palme ?