Wajdi Mouawad revient à sa première pièce, un huis clos sous les bombes
Wajdi Mouawad revient à sa première pièce, un huis clos sous les bombes

Trente ans après l’avoir écrite, Wajdi Mouawad met pour la première fois en scène Journée de noces chez les Cromagnons, une pièce de jeunesse sur la guerre civile libanaise, entre absurdité du quotidien et effondrement familial. Présentée jusqu’au 22 juin au Théâtre de la Colline, cette création en arabe s’impose comme un retour aux origines, tant personnelles qu’artistiques, pour l’auteur libanais.

Une famille en guerre dans un théâtre de la survie

Écrite à 23 ans alors qu’il était exilé au Canada, Journée de noces chez les Cromagnons plonge dans l’univers claustrophobe d’une famille libanaise repliée chez elle pendant un bombardement. Le titre, volontairement provocateur, donne le ton d’un récit qui bascule très vite du comique au tragique. La scénographie penchée, le sol instable et les ouvertures calfeutrées recréent un cocon précaire où les repères vacillent, à l’image des protagonistes.

La pièce est construite autour d’un événement fictif : le mariage de Nelly, jeune fille narcoleptique, dont le fiancé, Ferdinand, est une pure invention familiale. Le huis clos met en tension les figures d’une cellule familiale désaxée – la mère Nazha, le père Néyif, les enfants Neel et Nelly – dans une cocotte-minute où frustrations, blessures et délires se déchaînent. Le chaos du monde extérieur s’infiltre dans la maison : on ramène un agneau vivant faute de boucher, on insulte les salades “arméniennes”, on vit dans un déni où l’humour est une arme de résistance.

Premiers élans d’un théâtre hanté par la mémoire

Présentée avec une distribution libanaise et dans la langue natale du metteur en scène, cette reprise tardive résonne comme un geste personnel. Mouawad, qui quittera la direction de La Colline en 2026, boucle un cycle en revisitant ce texte inaugural longtemps resté dans ses tiroirs. Programmé en 2024 au théâtre Le Monnot de Beyrouth, le spectacle avait été annulé à la suite de menaces reçues par l’équipe, avant d’être relancé à Paris.

Dans cette première œuvre, on retrouve les thématiques qui marqueront toute la carrière de Mouawad : la guerre, la famille, les traumas silencieux, la quête de réconciliation avec soi et ses racines. Mais à la relecture, certains critiques, comme Victor Inisan sur Franceinfo, notent une dramaturgie inaboutie et une esthétique “plate”, qui trahit encore les maladresses d’un auteur en formation. À l’inverse, Vincent Bouquet (Sceneweb) souligne “une atmosphère singulière” et “l’intensité des comédiens”, propulsés par la puissance du texte en arabe.

Qu’on le juge imparfait ou touchant, ce spectacle est le témoin d’une mémoire vive, d’un théâtre né dans l’exil, et d’un besoin viscéral d’écrire face à la violence. Journée de noces chez les Cromagnons est à découvrir jusqu’au 22 juin à La Colline.

Partager