Avec Peacock, en salles le 18 juin, le réalisateur autrichien Bernhard Wenger signe une comédie noire aussi élégante que glaçante. Inspiré des agences japonaises de location de relations, ce premier long-métrage ausculte la marchandisation des liens humains à travers le portrait d’un homme qui ne sait plus qui il est.
Quand les liens affectifs deviennent un service
Dans une société où tout s’achète, même la compagnie humaine, Peacock explore avec acidité un phénomène bien réel : celui des agences de location de proches, popularisées au Japon depuis une décennie. Le protagoniste, Matthias – impeccablement incarné par Albrecht Schuch – est un comédien salarié de “My Companion”, une entreprise qui propose de louer un rôle : fils attentionné, père valorisant, petit ami parfait ou ami cultivé. Il excelle dans chacune de ses prestations, se glissant avec une aisance presque inquiétante dans toutes les peaux qu’on lui demande d’endosser.
Mais cette performance constante finit par déborder du cadre professionnel. À force de jouer à être les autres, Matthias perd pied avec sa propre identité. Le film, après un départ léger teinté d’humour de situation, bascule rapidement vers une ambiance plus sombre, frôlant la paranoïa et la crise existentielle. Le doute s’installe : Matthias ment, mais les autres sont-ils sincères ? Qui manipule qui ? Ce glissement vers l’angoisse est orchestré avec finesse, et la mise en scène soignée – plans fixes, lumière froide, esthétisme millimétré – reflète parfaitement le propos : la fiction s’empare du réel.
Une satire des apparences et de la solitude contemporaine
Présenté à la Mostra de Venise en 2024, où il a reçu le prix du public, Peacock a également été salué au Festival des Arcs pour sa réflexion aiguë sur les rapports sociaux. Comme le souligne France Télévisions – Culture, cette œuvre interroge notre rapport aux rôles sociaux que nous jouons dans la vie quotidienne : sommes-nous jamais vraiment nous-mêmes ? Ou ne sommes-nous que le produit des attentes d’autrui ?
Le film s’inscrit aussi dans une critique plus large de notre époque, marquée par l’isolement, la perte de repères et la domination des apparences, notamment sur les réseaux sociaux. Derrière les prestations de Matthias, se dessine la figure d’un homme piégé par le besoin d’être aimé à tout prix, quitte à n’exister qu’à travers des masques.
Servi par une photographie glacée et un casting solide – avec Julia Franz Richter, Anton Noori et Maria Hofstätter –, Peacock est une fable sociale d’une rare acuité. Si sa rigueur formelle peut parfois étouffer l’émotion, elle n’enlève rien à la puissance du propos. Le film interroge avec brio la valeur de la sincérité, dans un monde où les émotions peuvent se monnayer et les identités se louer à l’heure.