Le réalisateur Ari Aster abandonne l’horreur pure pour livrer avec Eddington une fresque politique étouffante et burlesque sur une société américaine au bord de l’implosion. Porté par un Joaquin Phoenix hypnotique, le film sort en salles le 16 juillet.
Une ville sous tension et un shérif à bout de souffle
Dans le désert aride du Nouveau-Mexique, la petite ville d’Eddington devient le théâtre d’un affrontement aussi politique que personnel entre Joe Cross (Joaquin Phoenix), un shérif asthmatique en pleine crise existentielle, et Ted Garcia (Pedro Pascal), maire progressiste et ex-petit ami de sa femme. Prétexte à cette rivalité : l’installation controversée d’un data center en pleine pandémie de Covid. Tandis que la population se divise sur le port du masque, Cross, hésitant et dépassé, décide de se présenter aux élections pour barrer la route à son rival.
Autour de lui, un microcosme déglingué : une épouse recluse (Emma Stone), traumatisée et obnubilée par ses poupées, une belle-mère complotiste, et un climat social miné par la montée du mouvement Black Lives Matter. L’univers d’Eddington devient rapidement un terrain miné de tensions raciales, paranoïa numérique et dérives conspirationnistes.
Aster enchaîne les registres et multiplie les références, brouillant les frontières entre western, comédie politique et satire noire. Les codes du genre sont revisités à coups de pastiches : mégaphones de campagne, propagande virale sur les réseaux sociaux, et même destruction absurde de la Statue de la Liberté par une horde de Français.
Un portrait désabusé d’une Amérique malade
Imaginé avant la réélection de Donald Trump, Eddington s’apparente à une charge furieuse contre les fractures idéologiques des États-Unis. Comme l’a confié Ari Aster à l’AFP, le film entend explorer “ce qui se passe quand les gens ne sont plus d’accord sur ce qui est réel ou non”, en référence à la confusion née de la pandémie, du complotisme et de l’éclatement de la vérité dans l’espace public.
Surchargé de thèmes – racisme, pouvoir des GAFAM, écologie, armes, traumatisme sexuel, identités culturelles – le scénario frôle parfois l’indigestion. Et pourtant, le chaos semble volontaire. À travers cette œuvre foisonnante, parfois absconse, Aster dresse le portrait d’un pays perdu dans ses contradictions, incapable de se comprendre lui-même. La mise en scène, saturée d’écrans et de signaux parasites, ajoute à cette sensation d’asphyxie.
Malgré son apparente folie narrative, Eddington reste solidement incarné par Joaquin Phoenix, tout en vulnérabilité et tension contenue. Face à lui, Pedro Pascal impose un maire ambivalent, tantôt charmeur, tantôt inquiétant.
Présenté en mai dernier en compétition officielle à Cannes, le film a divisé la critique, entre admiration pour sa radicalité et rejet de son excès. Mais s’il dérange, c’est précisément parce qu’il regarde l’Amérique droit dans les yeux – et n’y voit que vertige et chaos. Un cauchemar lucide sur fond de western post-moderne.