« Une fresque sans magie » : Akram Khan peine à convaincre avec Thikra à Montpellier Danse
« Une fresque sans magie » : Akram Khan peine à convaincre avec Thikra à Montpellier Danse

Pour inaugurer la 45e édition de Montpellier Danse, le chorégraphe anglo-bengali Akram Khan a présenté Thikra, Night of Remembering, une œuvre ambitieuse portée par une troupe exclusivement féminine. Si la promesse était celle d’un voyage entre mémoire, spiritualité et puissance rituelle, le résultat n’a pas totalement tenu ses engagements, selon plusieurs critiques. Déployée dans un décor massif et sombre, cette création coproduite avec l’artiste visuelle saoudienne Manal AlDowayan a séduit par sa chorégraphie, mais déçu par sa mise en scène et son manque d’envol poétique.

Un décor figé pour une pièce aux intentions spirituelles

Initialement prévu pour être lancé par la compagnie Batsheva avec Momo, le festival a dû modifier sa programmation en raison de l’annulation de leur venue depuis Tel-Aviv. C’est donc Thikra qui a pris la tête de cette édition. Pensé comme une évocation des mémoires enfouies dans les terres désertiques d’AlUla, site classé par l’Unesco en Arabie saoudite, le spectacle se construit autour d’un dispositif scénique imposant : un amas de roches artificielles, une grotte centrale et des jeux de lumière noyés dans la brume. Mais ce choix visuel, pourtant inspiré de la scénographie originale en plein désert, s’est avéré pesant dans la salle de l’Opéra Comédie.

Selon Télérama, ce décor “aussi pauvre que grandiloquent” bride l’imaginaire, tandis que le récit, porté par la danseuse Ching-Ying Chien, reste flou. Elle y incarne une figure féminine centrale, ni tout à fait héroïne ni véritable martyre, entraînée dans une série de mouvements rituels évoquant un sacrifice — un écho assumé au Sacre du printemps de Stravinsky. Si la trame narrative peine à s’incarner, les tableaux chorégraphiques parviennent à captiver grâce à une énergie collective puissante.

Un chœur de femmes en fusion, mais un message brouillé

La force du spectacle réside dans l’exécution des quatorze danseuses, issues de formations variées allant du bharata natyam au contemporain. Leur union chorégraphique fait surgir des images saisissantes, dans lesquelles les gestes traditionnels indiens sont réinterprétés avec une intensité contemporaine. Leurs longues chevelures deviennent un langage en soi : nouées, balancées, saisies, elles rythment et prolongent les mouvements comme un prolongement du corps. Manal AlDowayan, co-créatrice du spectacle, souligne que “dans le langage de l’Orient, les femmes utilisent leurs cheveux comme un marqueur de joie”, une référence aux traditions du Golfe comme la danse Al-Ayyala, reconnue par l’Unesco.

La musique, elle, mêle avec finesse instruments indiens et voix baroques. Le moment le plus fort reste le solo de Nikita Goile sur When I Am Laid in Earth, extrait de l’opéra de Purcell. Ce passage, où la danseuse semble lutter contre l’obscurité, illustre avec brio l’ambition de Khan : fusionner mythes et cultures, créer du lien entre les mémoires individuelles et collectives.

Commandé par la Commission royale pour AlUla, ce spectacle a été conçu comme une œuvre transdisciplinaire sur l’héritage culturel. Mais malgré des intentions affirmées, Thikra échoue partiellement à insuffler la magie et la transcendance attendues. Cette tournée — qui passera à Paris en octobre, puis à Rome, Berlin et Londres — s’inscrit également dans la fin d’un cycle : Akram Khan prévoit de fermer sa compagnie d’ici 2027 pour fonder Akram Khan Labs, un espace dédié à la transmission et à la création de grandes formes. Une nouvelle aventure s’annonce, mais la transition scénique manque ici d’éclat.

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