Une équipe menée par les Pays-Bas numérise 100 000 documents pour préserver l’histoire juive au Suriname
Une équipe menée par les Pays-Bas numérise 100 000 documents pour préserver l’histoire juive au Suriname

Alors qu’un incendie a récemment ravagé des bâtiments historiques du centre-ville de Paramaribo, capitale du Suriname et site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, la communauté juive locale menait une bataille silencieuse mais tout aussi cruciale : celle contre le temps. À quelques rues des flammes, des bénévoles de la synagogue Neveh Shalom s’affairaient à numériser des milliers de documents d’archives, conscients que le feu n’est qu’une des nombreuses menaces pesant sur cette mémoire fragile.

Avec l’humidité tropicale, les insectes et la simple usure du temps, la collection de 100 000 documents, conservée depuis des décennies dans des classeurs, risquait de sombrer dans l’oubli. Ce projet de sauvegarde est dirigé par Rosa de Jong, une universitaire néerlandaise qui avait utilisé ces archives dans le cadre de sa thèse à l’Université d’Amsterdam, consacrée à la fuite de réfugiés juifs vers les Caraïbes pendant la Seconde Guerre mondiale.

« Mon travail s’accompagne d’une responsabilité morale : préserver le passé sur lequel je fonde ma carrière », a-t-elle confié à l’Associated Press. Une fois sa recherche terminée, De Jong a mobilisé des financements pour revenir au Suriname, équipée de caméras, disques durs et matériels de numérisation, avec pour mission de réaliser des scans haute résolution des centaines de registres de naissance, ventes de terres et correspondances de la communauté.

Résultat : plus de 600 gigaoctets de données désormais sauvegardés sur plusieurs disques durs. L’un d’eux sera remis aux Archives nationales du Suriname pour intégration dans leurs collections numériques.

Ces archives révèlent l’importance de Paramaribo comme centre de vie juive en Amérique du Sud. Dès 1639, les Juifs — initialement venus de territoires britanniques pour gérer des plantations — y obtiennent une autonomie religieuse et politique, poursuivie par les Hollandais après leur prise de contrôle de la colonie. Le Suriname devient alors une terre de refuge pour les Juifs expulsés d’autres régions des Amériques.

L’archive conserve notamment un exemplaire de chaque édition de Teroenga, le journal de la communauté juive locale. Le numéro publié après la Libération des Pays-Bas du joug nazi en 1945 titrait simplement : « Bevrijding » — Libération.

Une histoire particulièrement émouvante est celle de Liny Pajgin Yollick, arrivée à Paramaribo à l’âge de 18 ans, la veille de Noël 1942, avec plus de 100 réfugiés juifs hollandais fuyant l’Holocauste. Dans un témoignage pour le musée mémorial de l’Holocauste aux États-Unis, elle raconte l’émotion ressentie à l’écoute de l’hymne national néerlandais à son arrivée : « Tout le monde pleurait. Nous étions bouleversés car nous ne pensions jamais l’entendre à nouveau. »

Figure essentielle du projet de numérisation, Lilly Duijm, 78 ans, veille depuis plus de vingt ans sur les précieuses archives de Neveh Shalom. Née au Suriname, elle a vécu aux Pays-Bas avant de revenir en 1973, juste avant l’indépendance du pays. « J’ai dit à la congrégation : tant que les archives seront là, je ne mourrai pas. Même si je vis jusqu’à 200 ans », a-t-elle déclaré, émue. « C’est ici que réside l’histoire de mon peuple. »

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