Témoin poignant d’une page méconnue de l’histoire française pendant la Seconde Guerre mondiale, Les Internés de Saint-Sauveur, tableau du peintre juif polonais Jecheskiel David Kirszenbaum, fait officiellement son retour en France ce jeudi 23 octobre. Après plusieurs décennies d’errance, l’œuvre va réintégrer les collections nationales par l’intermédiaire du Centre national des arts plastiques (Cnap), opérateur du ministère de la Culture.
Une œuvre disparue puis retrouvée en Autriche
Peinte en 1941 alors que son auteur était interné dans un camp de travail français près de Bellac (Haute-Vienne), cette toile rare avait mystérieusement disparu du circuit public. Déposée à l’ambassade de France à Bucarest après son acquisition par l’État en 1946, l’œuvre avait été signalée comme manquante lors d’un récolement de routine. Ce n’est qu’en 2024 que le Cnap a pu remonter sa trace, en découvrant qu’elle avait été mise en vente par la maison Millon à Paris en 2022. Elle avait alors été acquise par le Museum Kunst der Verlorenen Generation, situé à Salzbourg, en Autriche.
Conscients de l’importance historique et mémorielle de l’œuvre, les responsables du musée autrichien ont accepté de la restituer à la France. Ce retour a été rendu possible grâce à une collaboration étroite entre le musée, la maison de vente et le Cnap. Selon ce dernier, la restitution s’inscrit dans une volonté commune de « rendre hommage aux artistes persécutés, marginalisés et parfois oubliés ».
Un témoignage artistique d’une histoire personnelle et collective
Formé au Bauhaus de Weimar aux côtés de figures majeures comme Paul Klee et Wassily Kandinsky, Jecheskiel David Kirszenbaum (1900–1954) a vu sa trajectoire brisée à deux reprises par la montée du nazisme. D’abord à Berlin, où une grande partie de ses œuvres a été détruite, puis à Paris, sa terre d’exil à partir de 1933, où son atelier a été pillé pendant l’Occupation. Son épouse, Helma, a été déportée à Auschwitz, tout comme les membres de sa famille restés en Pologne. Kirszenbaum, lui, a été interné dans plusieurs camps français, dont celui de Saint-Sauveur, lieu qui inspire directement Les Internés de Saint-Sauveur.
Ce tableau, d’apparence simple mais d’une grande puissance évocatrice, représente une scène hivernale aux teintes glacées. Les silhouettes frêles des internés y sont à peine visibles, avançant dans un paysage de désolation. Le Cnap y voit « une composition d’une grande économie de moyens pour représenter le camp », traduisant la solitude et la fragilité des prisonniers à travers une lumière diffuse et une nature dépouillée.
Le retour de cette œuvre en France, après son exposition temporaire à Salzbourg, s’ajoute aux efforts récents pour documenter et réparer les spoliations et les pertes artistiques liées à la Seconde Guerre mondiale. Grâce aux recherches entreprises par ses descendants, l’œuvre de Kirszenbaum, longtemps ignorée, retrouve progressivement la place qui lui revient dans l’histoire de l’art et de la mémoire collective.