Modèle fétiche, muse silencieuse et figure oubliée de l’histoire de l’art, Marguerite Duthuit Faure, fille aînée d’Henri Matisse, est enfin mise en lumière dans une exposition inédite au Musée d’art moderne de Paris. Jusqu’au 24 août, « Marguerite et Matisse, le regard d’un père » retrace leur lien unique, entre intime, artistique et historique.
Le modèle préféré de Matisse se révèle
Depuis sa naissance en 1894, Marguerite occupe une place à part dans la vie du peintre. Née d’une relation avec une modiste parisienne, elle est rapidement intégrée à la famille que Matisse fondera ensuite avec Amélie Parayre. Fragilisée dès l’enfance par des problèmes de santé — une trachéotomie subie à l’âge de 7 ans lui laissera une cicatrice qu’elle cachera longtemps sous des rubans ou cols montants — Marguerite grandit dans l’univers du père, entre pinceaux, toiles et odeurs de térébenthine.
De ce quotidien partagé, Matisse fera un motif récurrent. De Marguerite au chat noir à Marguerite lisant, son visage traverse les époques, devenant un miroir de l’évolution artistique du maître, du fauvisme aux périodes plus introspectives. L’exposition rassemble pour la première fois plus de cent œuvres issues de collections internationales, accompagnées de documents personnels, lettres, photographies et objets, comme une robe qu’elle confectionna elle-même. Un matériau rare, que les commissaires Isabelle Monod-Fontaine, Hélène de Talhouët et Charlotte Barat-Mabille ont patiemment réuni. L’importance de cette figure féminine dans le processus créatif de Matisse n’avait jusqu’ici jamais été documentée avec autant de précision.
Une vie d’engagement et de transmission
Mais Marguerite ne fut pas seulement une muse. L’exposition dévoile aussi la femme d’action qu’elle devint. Résistante pendant la Seconde Guerre mondiale, elle est arrêtée, emprisonnée et torturée, avant d’être libérée. Elle retrouve son père à Nice à l’hiver 1945, dans un moment de retrouvailles tardives mais profondément marquantes. C’est à cette période que Matisse réalisera ses derniers portraits d’elle.
Après la mort de l’artiste en 1954, Marguerite s’investit dans la conservation de son œuvre. Elle entame l’élaboration du catalogue raisonné de ses peintures, s’occupe de l’authentification des œuvres et veille à la préservation des archives familiales. Cette responsabilité, qu’elle assume seule, participe à établir l’héritage durable de Matisse.
La force de l’exposition repose justement sur cette double lecture : révéler non seulement une figure essentielle dans le parcours artistique du peintre, mais aussi une personnalité autonome, libre, cultivée, passionnée d’art et de mode, qui choisit de tracer son propre chemin dans un monde d’hommes.