C’est un événement historique pour les passionnés de joaillerie et les amateurs d’histoire : l’exposition Cartier, inaugurée samedi dernier au musée Victoria and Albert de Londres, est la première du genre depuis plus de 30 ans, comme l’a souligné Tristram Hunt, directeur du musée, et confirmé par Laurent Feniou, directeur général de Cartier au Royaume-Uni. La dernière remonte à 1997, avec l’exposition Cartier 1900–1939. Il faut dire que monter une telle exposition demande des années de travail, notamment pour rassembler des pièces rares, souvent difficiles à obtenir. Celle-ci se poursuit jusqu’en novembre prochain.
L’exposition actuelle a nécessité dix ans de préparation, tant pour sa forme que son fond. Plus de 350 pièces exceptionnelles de la maison y sont présentées, certaines prêtées par la Couronne britannique, chacune racontant une histoire liée à une personnalité et à un moment historique. L’un des fils conducteurs de l’exposition est la relation historique entre Cartier et la famille royale britannique, qui remonte au roi Édouard VII. Celui-ci qualifia la maison de « joaillier des rois et roi des joailliers » et lui accorda un mandat royal en 1904, deux ans seulement après l’ouverture de la première boutique à Londres.

Des influences venues du monde entier
L’exposition ne se limite pas à la royauté. Elle constitue une lecture du XXᵉ siècle à travers les bijoux et les métaux précieux. Les émaux, par exemple, s’inspirent du style Fabergé, très en vogue au début du siècle en Europe. Les couronnes de 1911 reflètent le sacre de George V, tandis que la fièvre égyptienne qui a suivi la découverte du tombeau de Toutânkhamon par Howard Carter a aussi influencé les créations.
L’exposition offre une fenêtre ouverte sur les arts, l’histoire et les cultures, à l’image de la vision des trois frères Cartier : Louis à Paris, Jacques à Londres, et Pierre à New York. Chacun capta les mouvements sociaux et esthétiques de sa ville et les transforma en bijoux spectaculaires — bagues géantes en diamants, diadèmes royaux ou colliers aux pierres éclatantes en cascade.
Ainsi, les frères ont fait de Cartier une marque mondiale, chacun apportant sa vision tout en conservant un objectif commun : élever la maison au rang de référence mondiale, ouverte à toutes les cultures. Leurs inspirations allaient de l’Iran à l’Inde, de l’Égypte à l’art islamique et à la nature.

Le designer Frederick Mew et des pièces légendaires
Ce que les frères Cartier ne maîtrisaient pas eux-mêmes en création, ils le confièrent à des artistes talentueux, comme Frederick Mew, designer britannique qui travailla avec la maison de la fin des années 1920 jusqu’en 1971. Sa touche attira même la reine Élisabeth II, qui lui confia en 1953 la réalisation d’une broche ornée du diamant rose Williamson (23,6 carats), une pierre taillée sous sa supervision. Cette pièce unique est exposée pour la première fois, aux côtés de dessins originaux rares, comme celui d’un bracelet en perles noires créé pour la Maharani de Baroda en 1953, considéré aujourd’hui comme l’un des bijoux les plus précieux au monde.
On découvre aussi un collier conçu en 1928 pour le maharaja de Patiala, ainsi qu’une broche en forme de rose portée par la princesse Margaret, notamment sur une série de portraits officiels réalisés par Cecil Beaton en 1955.
Les diadèmes ont une section entière dédiée en fin d’exposition, avec notamment le célèbre Halo tiara, réalisé en 1902 pour la reine mère, porté ensuite par Élisabeth II, la princesse Anne en 1967, puis Catherine Middleton lors de son mariage en 2011, et même Rihanna sur la couverture de W Magazine en 2016.
Cartier pour tous
Ce qui distingue Cartier, c’est sa capacité à réunir reines, aristocrates, stars et icônes populaires. De Jacqueline Kennedy à Kim Kardashian, en passant par Grace Kelly avec sa bague de fiançailles offerte par le prince Rainier dans High Society, ou encore la montre Tank de Jackie Kennedy, aujourd’hui propriété de Kardashian. On retrouve aussi les bracelets Love, toujours prisés par les jeunes amateurs de joaillerie.
La passion de Cartier pour la nature se retrouve dans des créations emblématiques comme :
Le collier serpent réalisé pour l’actrice mexicaine María Félix en 1968,
Ou encore le célèbre panthère, motif que la maison ne cesse de revisiter.
Un récit historique et contemporain
L’exposition est bien plus qu’une galerie de bijoux : c’est une lecture de l’histoire à travers l’esthétique, un voyage à travers les époques, les symboles et les émotions.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Cartier a ainsi créé une broche représentant un oiseau en cage, reflet de l’occupation nazie. Après la Libération, le même oiseau fut redessiné, libre et chantant, la porte de la cage grande ouverte.
Dans les années 1960, marquées par l’esprit hippie et les mouvements de libération, naît le bracelet Love, symbole d’un amour indéfectible.
Dans les années 1970, avec l’émergence du punk, naît le bracelet Juste un clou, un clou détourné en bijou.
Et dans les années 1980, sous l’influence du disco et du luxe décomplexé, naît la ligne Les Must de Cartier, qui cherche à démocratiser le luxe.

Un final royal
La visite se conclut dans une salle majestueuse dédiée aux diadèmes, retraçant plus d’un siècle de créations, où chaque couronne raconte une histoire — parfois celle d’un amour éternel, parfois celle d’un amour perdu, que seul l’éclat des pierres précieuses semble pouvoir consoler.
Cette exposition n’est pas simplement une rétrospective : c’est un hommage vivant à l’art, à l’histoire, à la culture et à l’humanité à travers le prisme de Cartier.