Vingt ans après sa dernière venue, le Swan Lake de Matthew Bourne retrouve la scène française à la Seine Musicale, à Boulogne-Billancourt. Cette version revisitée du Lac des cygnes de Tchaïkovski, devenue un phénomène mondial depuis sa création en 1995, bouscule toujours les codes de la danse classique grâce à ses cygnes masculins et son regard mordant sur la royauté britannique.
Une relecture audacieuse du chef-d’œuvre de Tchaïkovski
Quand Matthew Bourne présente son Swan Lake à Londres il y a trente ans, il réinvente l’un des ballets les plus emblématiques du répertoire. Tout en gardant la musique de Tchaïkovski et la structure narrative d’origine, il remplace les ballerines en tutus par des interprètes masculins, au corps nerveux et animal. Ce renversement, d’abord jugé provocateur, devient rapidement sa signature. Le spectacle, couronné par une trentaine de récompenses internationales, est aujourd’hui considéré comme le ballet le plus joué du West End et de Broadway.
Dans cette version, le chorégraphe transpose le conte dans une monarchie contemporaine. Le prince, écrasé par les devoirs royaux et le regard d’une mère autoritaire, incarne un jeune homme prisonnier de son rôle. Autour de lui, des serviteurs zélés, des paparazzis et une société superficielle composent un univers à la fois absurde et oppressant. Ce climat de satire n’est pas sans rappeler l’Angleterre des années 1990, marquée par les tourments du couple Charles et Diana, même si Matthew Bourne assure ne pas avoir voulu viser la famille royale en particulier, comme il l’a confié à France Télévisions.
Un ballet entre théâtre, psychanalyse et sensualité
L’univers du chorégraphe britannique se nourrit autant du théâtre que du cinéma. Les décors spectaculaires et les jeux de lumière donnent à ce Swan Lake des allures de fresque onirique. La première partie, aux accents de comédie musicale, met en scène un prince désabusé et mal aimé ; la seconde plonge dans un rêve fiévreux où les cygnes surgissent comme une vision libératrice et inquiétante.
Ces oiseaux puissants, interprétés par quinze danseurs, ne symbolisent plus la pureté romantique mais une force instinctive, presque sauvage. Bourne explore à travers eux le désir, la solitude et la quête d’identité. « Le Lac des cygnes parle d’une personne qui lutte avec elle-même », résume-t-il. Les gestes des danseurs, secs et nerveux, évoquent autant la colère que la fragilité, dans une chorégraphie à la frontière du ballet et du théâtre corporel.
Acclamé lors de sa reprise à Paris, le spectacle confirme que, trois décennies après sa création, Swan Lake reste l’une des œuvres les plus marquantes du ballet contemporain — capable, en un battement d’aile, de faire dialoguer tradition, satire et émotion brute.