Le 19 avril 1588, le peintre Paolo Caliari, dit Véronèse, s’éteint à Venise à l’âge de 60 ans. Né à Vérone en 1528, il adopta le nom de sa ville natale pour signer ses toiles, devenant ainsi l’un des grands maîtres de la Renaissance vénitienne aux côtés de Titien et du Tintoret. Coloriste d’exception, architecte de la lumière et du faste, Véronèse incarne à lui seul l’opulence artistique du Cinquecento italien.
Formé d’abord à Vérone dans l’atelier d’Antonio Badile, il développe très tôt un style personnel, nourri d’études sur l’architecture, la perspective et les figures classiques. Son sens inné de la mise en scène se manifeste dès ses premières commandes, avant qu’il ne rejoigne Venise en 1553, où il deviendra rapidement le peintre favori de la République. Il travaille pour les grandes églises, les palais patriciens et les villas conçues par Palladio, multipliant les fresques monumentales et les compositions théâtrales.
Son chef-d’œuvre incontesté, Les Noces de Cana, achevé en 1563, est une explosion de couleur et de mouvement. Peuplée de plus d’une centaine de personnages, la toile reflète à la fois un épisode biblique et l’éclat d’un banquet vénitien contemporain. Avec ses drapés somptueux, ses perspectives vertigineuses et ses visages lumineux, elle incarne l’essence même du style de Véronèse : « la beauté majestueuse du monde visible », selon les mots qu’on prêtera plus tard à ses admirateurs.
En 1573, convoqué devant l’Inquisition pour une Cène jugée trop profane, il répond avec une tranquille insolence : « Nous, les peintres, prenons des libertés tout comme les poètes et les fous. » Il ne modifiera pas l’œuvre, mais la rebaptisera simplement Le Repas chez Lévi, résistant avec élégance à la censure. Cette anecdote illustre le caractère libre et raffiné de son art, où sacré et profane se mêlent dans une harmonie éclatante.
Jusqu’à sa mort, Véronèse reste au sommet de sa gloire, multipliant les commandes religieuses et mythologiques. Son influence traversera les siècles, touchant Rubens, Vélasquez, Delacroix et Cézanne. Inhumé dans l’église San Sebastiano qu’il avait lui-même décorée, il repose au cœur de Venise, cité de lumière dont il fut l’un des plus éclatants orfèvres.