Entre menaces militaires directes contre ses voisins et isolement régional dans les sphères arabe et africaine, des observateurs relèvent l’insistance du régime militaire au Soudan à fuir le cœur de la crise nationale à savoir la nécessité de mettre fin à la guerre pour plutôt rejeter la faute sur des pays voisins, proches ou éloignés, dans un conflit qui dévaste le pays depuis près de deux ans.
Du Tchad et du Soudan du Sud, en passant par la République centrafricaine, l’Ouganda, le Kenya, jusqu’aux Émirats arabes unis l’un des principaux fournisseurs d’aide humanitaire au peuple soudanais qui traverse la pire crise de son histoire le régime militaire de Khartoum multiplie les accusations et les menaces. Entre la menace de frappes militaires contre le Tchad voisin et le dépôt d’une plainte devant la Cour internationale de justice (CIJ) contre les Émirats, ce régime poursuit une stratégie que de nombreux analystes estiment plus nuisible qu’utile à un pays en quête de pansements pour ses plaies ouvertes depuis deux ans.
Une plainte controversée contre les Émirats
La plainte déposée par le régime, soutenu par la mouvance des Frères musulmans, accuse les Émirats de graves violations telles que le génocide au Darfour. Or, selon des juristes, dont l’ancien ministre soudanais de la Justice, Nasreddine Abdelbari, cette plainte relève davantage de la manœuvre politique que du fondement juridique, et il la qualifie même d’« hypocrisie ».
La représentante des Émirats devant la CIJ, Reem Al Ketit, également vice-ministre adjointe aux affaires politiques au ministère des Affaires étrangères, a qualifié ces accusations de « fallacieuses », affirmant que son pays n’a fourni aucune arme à aucun des belligérants.
Elle met en garde contre une instrumentalisation flagrante d’une institution internationale respectable à des fins politiques par le régime militaire soudanais, soulignant que la plainte ne repose sur aucun fondement juridique ou factuel. Elle estime que les affirmations de l’entourage de Burhan sont, au mieux, trompeuses, et au pire, totalement diffamatoires.
Un obstacle juridique majeur
Des experts en droit international cités par l’Agence France-Presse rappellent que la plainte soudanaise pourrait échouer sur la question de la compétence juridique de la CIJ. En effet, lorsqu’ils ont adhéré en 2005 à la Convention des Nations unies sur la prévention du génocide, les Émirats ont assorti leur adhésion d’une réserve sur l’article 9, qui permet aux États de se poursuivre mutuellement devant la CIJ.
Michael Becker, spécialiste du droit international au Trinity College de Dublin, explique que cette réserve empêche quasiment la Cour de se déclarer compétente pour statuer sur la plainte soudanaise. Dans une affaire similaire, la CIJ avait rejeté une plainte de la République démocratique du Congo contre le Rwanda, qui l’accusait de massacres et de nettoyage ethnique. La Cour avait jugé que Kinshasa n’avait pas apporté suffisamment de preuves.
Pour le juriste Dr Salah Al-Hanshi, le régime militaire soudanais cherche avant tout à écarter ses adversaires politiques et à consolider son emprise sur le pouvoir en utilisant le système judiciaire international comme outil politique. La plainte déposée à La Haye s’inscrit, selon lui, dans une stratégie visant à affaiblir un rival puissant en internationalisant un conflit interne, en le présentant comme une guerre contre une ingérence étrangère.
Or, ce conflit reste, dans son essence, un affrontement entre factions soudanaises. Toute action judiciaire nécessite des preuves tangibles – ce que le régime militaire ne présente pas. Aucune documentation officielle ne démontre l’implication directe des Émirats dans l’armement ou le financement de l’un ou l’autre camp.
Les allégations selon lesquelles des armes ou des véhicules d’origine émiratie auraient été retrouvés sont juridiquement insuffisantes, les armes étant couramment vendues ou trafiquées sur les marchés noirs régionaux. Sans saisies officielles ou preuves de communications directes, la plainte manque cruellement de consistance, explique Al-Hanshi.
De plus, les contradictions dans l’argumentation du régime décrivant tour à tour le soutien émirati comme direct puis indirect affaiblissent davantage la crédibilité juridique de la démarche.
Un scénario répétitif de menaces militaires
Avant même d’avoir recours à la voie judiciaire, les hommes du général Abdel Fattah al-Burhan ont régulièrement proféré des menaces militaires. Yasser al-Atta, membre du Conseil souverain autoproclamé, a récemment menacé les voisins tchadiens et sud-soudanais, accusant leurs gouvernements de soutenir les Forces de soutien rapide (FSR).
Al-Atta a explicitement désigné les aéroports de N’Djamena et Am-Djarass au Tchad comme des cibles légitimes pour l’armée soudanaise, reprenant des accusations déjà formulées en novembre 2023, selon lesquelles le Tchad faciliterait l’acheminement de matériel militaire aux FSR via l’aéroport d’Am-Djarass. Il a également dénoncé l’influence de certaines élites politiques en Afrique centrale.
L’Ouganda a également été visé : en janvier dernier, al-Atta a menacé le général ougandais Muhoozi Museveni fils du président d’anéantir ses forces si elles tentaient d’intervenir au Soudan. Pourtant, l’Ouganda accueille le camp de réfugiés de Kiryandongo, qui abrite plus de 50 000 Soudanais, originaires notamment de Khartoum, du Nil Bleu, du Darfour, de la Gezira, du Kordofan et du Nil Blanc. L’ONU a salué les efforts humanitaires du pays à leur égard.
Ces menaces ont provoqué la colère du Tchad, dont le ministère des Affaires étrangères a affirmé se réserver le droit de riposter en cas d’attaque. Le porte-parole du ministère, Ibrahim Adam Mohammed, a même estimé que de telles déclarations pourraient s’apparenter à une déclaration de guerre si elles étaient suivies d’actes concrets.
Pendant la période où les Frères musulmans ont dirigé le Soudan, N’Djamena a régulièrement accusé Khartoum de chercher à déstabiliser le Tchad, notamment en appuyant des groupes rebelles ou en soutenant Boko Haram. Le Soudan du Sud a également réagi avec fermeté, dénonçant les propos « irresponsables et provocateurs » de Yasser al-Atta, qui constituent, selon son ministère des Affaires étrangères, une violation flagrante du principe de bon voisinage et du droit international. Même le Kenya n’a pas été épargné. Le régime de Burhan l’a accusé de violer sa souveraineté en hébergeant une réunion présumée des FSR à Nairobi – une initiative qualifiée d’« acte hostile ».
Des analystes alertent sur le fait que le régime militaire soudanais a plongé le pays dans une profonde isolation régionale. Plutôt que de s’engager vers une sortie de crise, il multiplie les menaces envers ses voisins, aggravant son isolement diplomatique, notamment depuis la suspension du Soudan de l’Union africaine, le 27 octobre 2021. Cette exclusion s’est étendue au Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, qui a lui aussi suspendu la participation de Khartoum depuis de longs mois.
Ainsi, dans une région en quête de stabilité, le régime soudanais, au lieu de chercher des solutions internes pour mettre fin au conflit et soulager une population épuisée, semble s’enfermer dans une spirale de provocations, d’accusations sans fondement et d’hostilité envers ses voisins.