De la résolution onusienne sur les projections cartographiques aux réformes des programmes scolaires au Mali et en Tanzanie, un mouvement de fond traverse le continent africain pour contester les représentations héritées de la période coloniale.
Le vote du 4 septembre à l’Assemblée générale des Nations unies est passé relativement inaperçu dans les médias occidentaux, mais il constitue une victoire diplomatique significative pour plusieurs États africains. Par 164 voix, les membres de l’ONU ont adopté une résolution encourageant le recours à la projection Equal Earth et à d’autres représentations cartographiques à surfaces égales, au détriment de la projection de Mercator, datant du XVIe siècle et qui minore considérablement la superficie réelle du continent africain.
Le Togo, qui portait cette initiative baptisée « Correct the Map » au sein de l’ONU, a salué ce résultat. Son ministre des Affaires étrangères, Robert Dussey, a évoqué un « sentiment de fierté » et souligné que le débat cartographique renvoyait à des enjeux bien plus larges : « La place qui a été réservée à l’Afrique jusqu’à ce jour est injuste. Elle ne correspond pas à la réalité de l’Afrique, ni sur le plan historique, ni géographique, ni économique. » L’Union africaine soutient également cette campagne.
Un seul État membre de l’ONU a voté contre la résolution : les États-Unis. La posture de Washington tranche avec celle du reste de la communauté internationale, d’autant que le président Donald Trump a lui-même multiplié les gestes symboliques sur les cartes, en signant des décrets rebaptisant le golfe du Mexique en « golfe d’Amérique » et le lac Ontario en « lac America ».
Pour l’historien français Romain Tiquet, de l’Institut des mondes africains (IMAF), ce vote s’inscrit dans une dynamique intellectuelle plus ancienne. « Depuis la fin des années 2000 et le début des années 2010, il y a eu un grand débat sur la décolonisation des savoirs, dans les universités, les musées, les institutions culturelles, ainsi qu’au sein des mouvements sociaux et de la société civile », explique-t-il. La cartographie, selon lui, s’inscrit pleinement dans cette réflexion sur les catégories de pensée et les rapports de pouvoir qu’elles engendrent.
Sur le terrain éducatif, le Mali a franchi un pas supplémentaire en octobre 2025 en retirant l’histoire de France de ses programmes scolaires. La décision du gouvernement militaire de Bamako met fin à l’enseignement de la Révolution française pour concentrer les cours sur l’histoire malienne et les anciens royaumes d’Afrique de l’Ouest. Ce choix s’inscrit dans une rupture plus large avec l’ancienne puissance coloniale : la coopération militaire franco-malienne avait déjà pris fin en 2022, et le Mali a depuis rejoint le Burkina Faso et le Niger au sein de l’Alliance des États du Sahel, créée en 2023.
Philemon Mtoi, historien à l’université Tumaini Makumira en Tanzanie, juge cette réforme malienne fondamentale : « Un pays sans une solide compréhension de sa propre histoire est comme un pays sans cap ni direction claire. » Il précise toutefois qu’il ne s’agit pas d’effacer la connaissance des autres civilisations, mais de la replacer dans un ordre de priorités différent, où l’histoire locale est enseignée en premier. La Tanzanie a elle-même introduit récemment un cours obligatoire d’« histoire et éthique tanzaniennes », dispensé en swahili, qui remplace l’histoire mondiale dans les programmes.
D’autres pays du continent, parmi lesquels le Ghana, la Namibie, l’Afrique du Sud et le Kenya, ont adopté des démarches comparables, selon Mtoi, qui voit dans ces réformes « un acte de décolonisation » et « une étape importante vers l’indépendance intellectuelle ».
La bataille des représentations se joue aussi dans les médias. L’organisation à but non lucratif Africa No Filter, qui a soutenu la campagne cartographique à l’ONU, chiffre le coût des stéréotypes médiatiques sur le continent à quelque 4,2 milliards de dollars par an en surcoûts d’intérêts liés à une couverture perçue comme biaisée. Sa nouvelle campagne, baptisée #NotWaiting, s’adresse en priorité aux Africains eux-mêmes. « Nous avons accepté l’image d’un continent incapable de prendre soin de lui-même, pauvre et sans opportunités. Nous l’avons intériorisée et avons fini par y croire, alors que beaucoup de choses positives se produisent », reconnaît Francois Bouda, responsable arts et culture au sein de l’organisation. Le mouvement entend valoriser des initiatives locales et des trajectoires individuelles qui échappent aux grilles de lecture habituelles des médias internationaux.

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