Onze mars 2011. Un séisme, un tsunami, et le nom de Fukushima Daiichi qui s’imprime durablement dans la mémoire collective. En quelques heures, l’impensable s’invite dans le nucléaire civil : fusion du cœur de trois réacteurs, évacuations massives, territoires durablement contaminés. Quinze ans plus tard, l’industrie mondiale continue de disséquer l’accident, comme on relit une scène de crime pour traquer la faille, le détail, l’enchaînement fatal.
Car Fukushima a remis une question brutale sur la table : que devient une centrale quand elle se retrouve frappée par une agression externe majeure et, surtout, privée de tout, l’alimentation électrique, les systèmes de refroidissement, les automatismes qui rassurent ? À la différence de Tchernobyl, catastrophe fulgurante avec explosion et incendie, Fukushima s’est étiré dans le temps, crise longue, rejets étalés, chantier de démantèlement et gestion de l’eau contaminée qui rappellent que l’après-accident peut durer une génération.
À l’approche du 40e anniversaire de Tchernobyl, le 26 avril, la comparaison revient mécaniquement. Les deux événements partagent le même verdict sur l’échelle INES : niveau 7, le maximum. Mais les causes et les déroulés n’ont rien d’un copier-coller, et c’est précisément ce qui inquiète les experts : le risque nucléaire ne porte pas un seul masque. Il change de visage, obligeant les États à penser le scénario improbable… et à le préparer comme s’il était certain.
La leçon japonaise, appliquée à la française
En France, le retour d’expérience a pris une forme très concrète : des « tests de résistance » pilotés par l’Autorité de sûreté nucléaire, et une liste de prescriptions où l’on parle de digues, de séismes, d’inondations, et de moyens d’ultime secours. EDF a même créé la Force d’action rapide du nucléaire, la FARN, sorte de brigade d’intervention capable de projeter des équipes et du matériel en urgence pour rétablir l’essentiel : l’électricité et le refroidissement. On ne joue plus seulement à prévenir l’accident, on s’entraîne à survivre au pire.
Derrière ces dispositifs, il y a une idée simple, presque terre-à-terre : une centrale doit tenir même quand tout s’effondre autour d’elle. Les autorités insistent aussi sur la gestion de crise, y compris quand plusieurs réacteurs d’un même site seraient touchés simultanément, un cauchemar logistique et humain, mais un cauchemar qu’on n’a plus le luxe d’écarter d’un revers de main. Le nucléaire, pour être accepté, doit prouver qu’il ne dépend pas d’un seul câble, d’une seule pompe, d’une seule hypothèse optimiste.
Et pendant que la sûreté se muscle, l’atome retrouve des couleurs. Le 10 mars, Paris a accueilli un sommet mondial sur le nucléaire civil où une vingtaine de pays ont appelé à mobiliser des financements pour une énergie présentée comme « un véritable secteur d’avenir ». La France, elle, a acté la construction de nouveaux réacteurs et la prolongation du parc existant, sous l’œil vigilant de l’ASN et des visites décennales.