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Migrants en Méditerranée : Berlin et Rome s’affrontent sur les sauvetages et les renvois

Migrants en Méditerranée : Berlin et Rome s’affrontent sur les sauvetages et les renvois
Migrants en Méditerranée : Berlin et Rome s’affrontent sur les sauvetages et les renvois

L’immobilisation du navire Sea-Watch 5 par les autorités italiennes a ravivé un conflit profond entre l’Allemagne et l’Italie sur le rôle des ONG de sauvetage en mer, tandis que les deux pays s’opposent simultanément sur les transferts de demandeurs d’asile prévus par le règlement de Dublin.

Le Sea-Watch 5 est immobilisé depuis le week-end dernier dans un port italien pour une durée de 45 jours. Les autorités ont infligé une amende de 7 500 euros à l’organisation allemande qui exploite ce navire, lui reprochant de ne pas avoir informé les garde-côtes libyens lors d’une opération de sauvetage menée le 13 août. Ce jour-là, l’équipage avait secouru six personnes en Méditerranée et constaté le décès de huit autres, après avoir croisé une embarcation armée non identifiée.

Sea-Watch conteste la décision et prévoit de la porter devant la justice dans les prochains jours. Sa porte-parole, Giulia Messmer, affirme que le Centre italien de coordination des secours maritimes n’a jamais demandé à l’équipage de contacter les autorités libyennes, et que les garde-côtes de Tripoli étaient de toute façon présents sur zone après le sauvetage, communiquant par radio avec le navire.

L’affaire s’inscrit dans un bras de fer qui dure depuis plus d’une décennie. Sea-Watch a été fondée en 2015, peu après la fin de l’opération italienne « Mare Nostrum », remplacée par « Triton », une mission de surveillance des frontières de l’UE au volet sauvetage bien plus réduit. Depuis l’arrivée de Giorgia Meloni à la tête du gouvernement en octobre 2022, Rome a progressivement durci les règles applicables aux navires privés. Le « décret Piantedosi » de 2023 contraint ces navires à rejoindre sans délai un port désigné après chaque sauvetage, parfois situé à des centaines de kilomètres de la zone d’intervention. En décembre 2024, la responsabilité a été étendue aux armateurs et opérateurs en cas de violations répétées. Selon Sea-Watch, les autorités italiennes ont immobilisé des navires civils à 44 reprises depuis 2023, pour une durée cumulée de plus de 960 jours.

Outre Sea-Watch, les organisations Sea-Eye, SOS Humanity et RESQSHIP opèrent en Méditerranée centrale. Sea-Watch a financé ses activités en 2025 presque exclusivement par des dons, pour un total d’environ 13,5 millions d’euros versés par près de 59 200 soutiens. Jusqu’au printemps 2025, l’organisation bénéficiait également d’un financement fédéral allemand : le Bundestag avait approuvé en 2022 une enveloppe de 8 millions d’euros pour la période 2023-2026. Le nouveau ministre des Affaires étrangères, Johann Wadephul (CDU), y a mis fin, estimant que cela ne relevait pas des missions de son ministère.

Le débat politique en Allemagne est vif. Le chancelier Friedrich Merz juge que le sauvetage en mer doit relever de l’État, non du secteur privé. Wadephul avait affirmé dès 2023 que les ONG aidaient « involontairement » les réseaux de passeurs, ajoutant qu’« aucun argent issu des impôts allemands ne devrait servir à cela ». L’AfD va plus loin, qualifiant ces organisations d’« ONG passeuses » et réclamant la suppression de tout soutien public.

Les ONG rejettent fermement ces accusations. Le directeur général de SOS Humanity, Till Rummenhohl, juge les propos de Wadephul « fondamentalement erronés » et cite des études universitaires qui n’ont pas établi de lien entre la présence de navires de sauvetage et une hausse des traversées. Le directeur exécutif de Frontex, Hans Leijtens, a déclaré n’avoir jamais vu de preuves d’un tel « facteur d’attraction ».

À l’opposé du spectre politique, 128 députés du SPD, des Verts et de Die Linke ont signé en avril un appel réclamant un programme européen de sauvetage financé par les États et une meilleure protection pour les organisations civiles. La députée écologiste Jamila Schäfer a qualifié le sauvetage en mer de « devoir humanitaire ». Clara Bünger, porte-parole de Die Linke, a dénoncé une « hypocrisie des plus révoltantes » : sanctionner des sauveteurs tout en coopérant avec des autorités libyennes accusées de graves violations des droits humains.

Le vice-président du groupe CDU/CSU, Günter Krings, défend lui la position italienne : « Si des navires se trouvent dans les eaux italiennes, ils doivent se conformer à la législation italienne. Ce n’est pas une situation qui devrait donner lieu à un scandale politique. »

La tension entre Berlin et Rome dépasse le seul cas du Sea-Watch 5. Depuis l’entrée en vigueur en juin des nouvelles règles européennes sur la migration et l’asile, l’Allemagne presse l’Italie de reprendre les demandeurs d’asile relevant du règlement de Dublin, c’est-à-dire ceux qui ont transité par l’Italie avant de rejoindre l’Allemagne. Rome refuse. Depuis 2023, l’Italie a rejeté environ 80 000 demandes de réadmission émanant de pays européens, et n’a repris aucun migrant en provenance d’Allemagne depuis l’entrée en vigueur des nouvelles règles.

Le vice-Premier ministre Matteo Salvini a été explicite lors d’une réunion de la Ligue à Trente : « L’Allemagne n’a pas le droit de nous renvoyer ne serait-ce qu’un seul immigré clandestin tant que des navires d’ONG allemandes opèrent en Méditerranée. » Le ministre de l’Intérieur Matteo Piantedosi est allé plus loin, réclamant à Berlin une compensation financière pour les migrants débarqués par des organisations allemandes. Selon son ministère, ces organisations ont conduit environ 22 500 personnes en Italie depuis octobre 2022, soit plus de la moitié des débarquements effectués par des navires privés sur la même période. Piantedosi et son homologue allemand Alexander Dobrindt doivent se rencontrer dans les prochaines semaines.

La question des garde-côtes libyens reste au cœur du litige. Depuis 2018, la Libye dispose de sa propre zone de recherche et de sauvetage en Méditerranée centrale, reconnue par Rome comme autorité compétente. La réglementation italienne impose aux ONG de coopérer avec ce centre de coordination. Sea-Watch et d’autres organisations refusent, arguant que la Libye ne constitue pas un lieu sûr et citant les allégations de violations des droits humains visant les autorités libyennes. En juillet, 31 organisations, dont Human Rights Watch, ont appelé l’UE à mettre fin à cette coopération.

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