Le 18 juin 2026 marque les 86 ans jour pour jour de l’appel lancé par le général de Gaulle depuis Londres, au micro de la BBC. Le 18 juin 1940, alors que la France vient de subir la débâcle militaire et que le gouvernement du maréchal Pétain s’engage vers l’armistice, un général encore peu connu refuse de considérer la défaite comme définitive. Depuis la capitale britannique, où il est arrivé la veille, de Gaulle appelle les Français capables de poursuivre le combat à le rejoindre. Cette prise de parole, peu entendue sur le moment, devient ensuite l’acte fondateur de la France libre et l’un des repères majeurs de l’histoire nationale.
Là France en plein effondrement
Le 18 juin 1940, la France est en état d’effondrement. Depuis le 10 mai, l’armée allemande a lancé son offensive à l’Ouest. La stratégie allemande repose sur la vitesse, les blindés, l’aviation et la rupture du front. La percée de Sedan a désorganisé la défense française. Les armées alliées ont été coupées en deux. Une partie des troupes britanniques et françaises a été évacuée par Dunkerque, mais la bataille de France est perdue.
Le 14 juin, les troupes allemandes entrent dans Paris. La capitale a été déclarée ville ouverte. Le gouvernement français s’est replié à Bordeaux. Des millions de civils sont sur les routes de l’exode. L’autorité politique vacille en même temps que l’armée recule.
Le 16 juin, Paul Reynaud démissionne de la présidence du Conseil. Le maréchal Philippe Pétain lui succède. Le lendemain, 17 juin, Pétain s’adresse aux Français à la radio et annonce qu’il a demandé à l’Allemagne les conditions d’un armistice. Son message signifie la fin prochaine des combats au nom du gouvernement français.
À ce moment précis, Charles de Gaulle refuse cette orientation.
De Gaulle, un général encore peu connu
Charles de Gaulle n’est pas encore l’homme que la mémoire nationale retiendra. En juin 1940, il est général de brigade à titre temporaire. Officier de carrière, ancien combattant de 1914-1918, il a défendu avant la guerre l’idée d’une armée moderne, mobile, appuyée sur les chars et l’aviation. Ses thèses ont longtemps été marginalisées.
Pendant la campagne de France, il commande la 4e division cuirassée et mène des contre-attaques, notamment dans l’Aisne puis dans la Somme. Le 6 juin 1940, Paul Reynaud le nomme sous-secrétaire d’État à la Guerre et à la Défense nationale. De Gaulle participe alors aux dernières discussions sur la poursuite éventuelle du combat, notamment depuis l’Empire colonial français et avec l’appui britannique.
Le 16 juin, il revient d’une mission à Londres. Il apprend à Bordeaux la démission de Reynaud et l’arrivée de Pétain au pouvoir. Pour lui, la demande d’armistice engage la France dans une défaite politique autant que militaire. Il décide de repartir immédiatement en Angleterre.
Le départ pour Londres
Le 17 juin 1940, de Gaulle quitte la France. Il part pour Londres avec son aide de camp, le lieutenant Geoffroy Chodron de Courcel. Son départ n’a rien d’une installation officielle. Il n’a ni gouvernement, ni armée constituée, ni administration propre. Il arrive dans une capitale britannique encore engagée dans la guerre, alors que le Royaume-Uni se retrouve pratiquement seul face à l’Allemagne nazie en Europe occidentale.
À Londres, de Gaulle s’installe provisoirement. Il cherche d’abord un moyen de parler aux Français. La radio est l’outil décisif. Depuis la BBC, une voix peut franchir la Manche et atteindre la métropole, malgré la défaite, l’exode et la censure qui s’annonce.
La possibilité de parler à la BBC dépend des Britanniques. Winston Churchill accepte de lui donner accès à l’antenne. Londres veut cependant ménager une situation diplomatique incertaine : le gouvernement Pétain vient de demander l’armistice, mais les conditions allemandes ne sont pas encore connues. Les Britanniques ne veulent pas encore rompre tous les ponts avec les autorités françaises.
Le texte de de Gaulle est donc resserré. Il n’est pas encore une proclamation complète de pouvoir. Il n’appelle pas tout le peuple français à une insurrection immédiate. Il s’adresse d’abord aux militaires, aux officiers, aux soldats, aux ingénieurs et aux ouvriers spécialisés de l’armement susceptibles de rejoindre le territoire britannique ou de contribuer à la poursuite de la guerre.
Dans les studios de la BBC
Le 18 juin, de Gaulle se rend à la BBC. Il parle au micro de la radio britannique, dans le programme français de Radio Londres. Les témoignages et les travaux historiques ne donnent pas tous exactement le même horaire de diffusion. Les sources officielles retiennent généralement une diffusion dans la soirée, souvent située autour de 18 heures ou vers 20 heures selon les récits.
Le cadre est simple : un studio, un micro, un général presque inconnu du public français. De Gaulle n’a pas encore l’image du chef de la France libre. La croix de Lorraine n’est pas encore devenue l’emblème du mouvement. Les photographies souvent utilisées pour illustrer l’appel ne datent pas du 18 juin 1940, mais de périodes ultérieures.
Ce soir-là, de Gaulle répond directement au discours de Pétain de la veille. Il reprend l’analyse militaire de la défaite : la France a été submergée par la force mécanique allemande, par les chars, les avions et la tactique. Il conteste ensuite l’idée que cette défaite règle le sort de la guerre.
Son raisonnement tient en trois points. La France dispose encore de son Empire. Le Royaume-Uni continue le combat et domine les mers. Les États-Unis possèdent une puissance industrielle immense. La bataille de France est perdue, mais la guerre dépasse le territoire français. Elle est mondiale.
Un appel militaire avant d’être un mythe national
L’appel du 18 juin n’est pas entendu massivement en direct. Une grande partie des Français est sur les routes, sans poste de radio, sans accès à la BBC, ou sans connaître le nom de de Gaulle. La presse française ne reprend que partiellement ses propos. Certains journaux écorchent même son nom.
Son importance vient de sa date, de son contenu et de sa rupture avec la ligne officielle du gouvernement français. Le 18 juin, de Gaulle affirme qu’il existe une autre voie que l’armistice : continuer la guerre aux côtés du Royaume-Uni. Il pose les bases d’une légitimité nouvelle, extérieure à Vichy, fondée sur la poursuite du combat.
Il ne dispose encore d’aucune force significative. Les ralliements sont faibles au départ. Quelques militaires, marins, aviateurs, civils et volontaires rejoignent Londres. Progressivement, des territoires de l’Empire rallient la France libre. L’Afrique équatoriale française joue un rôle majeur à partir de l’été 1940, notamment avec le ralliement du Tchad, du Cameroun, du Congo et de l’Oubangui-Chari.
Le 27 juin, Churchill reconnaît de Gaulle comme chef des Français libres. Cette reconnaissance britannique donne un cadre politique et militaire à son action.
Ce que l’appel ne disait pas
La mémoire a longtemps confondu plusieurs textes gaulliens de juin et juillet 1940. La célèbre formule « La France a perdu une bataille ! Mais la France n’a pas perdu la guerre ! » ne vient pas de l’appel radiodiffusé du 18 juin. Elle appartient à l’affiche « À tous les Français », rédigée et placardée plus tard à Londres.
Le discours du 18 juin est plus court, plus ciblé, plus militaire. De Gaulle y invite les Français présents en territoire britannique, ou susceptibles d’y venir, à se mettre en rapport avec lui. Il vise les soldats, les officiers, les ingénieurs et les ouvriers de l’armement. Il termine sur l’idée que la résistance française doit continuer.
Le texte devenu officiel n’est pas nécessairement mot pour mot celui prononcé au micro. Aucun enregistrement original ne permet de vérifier l’intonation, les coupes exactes ou les formulations définitives. Les historiens disposent de manuscrits, de versions publiées, de retranscriptions, de souvenirs et de textes ultérieurs. C’est assez pour établir le sens historique de l’appel, pas pour restituer chaque seconde de l’antenne avec certitude absolue.
La bande sonore : ce que l’on entend aujourd’hui
Il n’existe pas d’enregistrement sonore conservé de l’appel du 18 juin 1940. La BBC n’a pas conservé la bande. L’appel que l’on croit parfois entendre dans les commémorations n’est donc pas l’archive originale du 18 juin.
La confusion vient surtout du discours du 22 juin 1940. Ce jour-là, de Gaulle reprend la parole à la BBC après la signature de l’armistice franco-allemand à Rethondes. Cette allocution du 22 juin, elle, a été conservée. Sa voix réelle y est audible. Comme elle reprend les thèmes du 18 juin et qu’elle appartient aux mêmes journées fondatrices, elle est souvent confondue avec l’appel initial.
Depuis 2023, il existe aussi une reconstitution sonore réalisée à l’aide de technologies d’intelligence artificielle. Cette reconstitution cherche à donner une idée de ce que les auditeurs auraient pu entendre en 1940. Elle n’est pas un document d’archive. Elle ne remplace pas l’enregistrement original, qui n’existe pas.
Le 22 juin : l’armistice et la rupture définitive
Le 22 juin 1940, l’armistice franco-allemand est signé à Rethondes, dans la clairière de Compiègne. Le lieu est choisi par Hitler pour imposer une humiliation symbolique à la France, dans le wagon où avait été signé l’armistice de 1918.
Les conditions sont lourdes. Le territoire métropolitain est divisé par une ligne de démarcation. Le nord et l’ouest passent sous occupation allemande. Le sud reste sous l’autorité du gouvernement français installé à Vichy. L’armée française est réduite. Les prisonniers de guerre restent détenus. L’occupant impose ses droits sur la zone occupée. L’armistice entre en vigueur le 25 juin, après la signature de l’armistice franco-italien.
De Gaulle rejette cette logique. À Londres, il construit une organisation qui prend le nom de France libre. Le régime de Vichy le considère comme un dissident. Il est condamné par contumace. Pour les volontaires qui le rejoignent, il devient le point de ralliement d’une France qui refuse de sortir de la guerre.
De Londres à la France libre
Les premiers mois sont difficiles. De Gaulle doit convaincre les Britanniques, attirer des volontaires, obtenir des moyens militaires, rallier des territoires et imposer son autorité face à d’autres personnalités françaises. La France libre naît dans une grande faiblesse matérielle, mais avec une idée simple : la France reste engagée dans la guerre tant que des Français combattent sous son nom.
Les Forces françaises libres participent progressivement aux opérations alliées. Elles combattent en Afrique, au Levant, dans l’Atlantique, puis sur plusieurs fronts. Dans le même temps, en métropole, des réseaux et mouvements de Résistance intérieure se forment. Ils ne sont pas tous gaullistes au départ. Certains viennent de milieux militaires, socialistes, communistes, démocrates-chrétiens, syndicalistes ou patriotes sans appartenance politique.
À partir de 1942 et 1943, de Gaulle cherche à réunir ces forces. Jean Moulin joue un rôle décisif dans l’unification de la Résistance intérieure. En mai 1943, la création du Conseil national de la Résistance donne une structure politique au combat clandestin. La France libre et la Résistance intérieure se rejoignent progressivement dans la France combattante.
Une date devenue fondatrice
Le 18 juin devient très tôt une date de mémoire. Dès 1941, de Gaulle commémore l’anniversaire de son premier appel. Après la Libération, cette date prend une place centrale dans le récit national de la Seconde Guerre mondiale. Elle représente la continuité du combat français malgré l’armistice, l’occupation et la collaboration.
Le 6 juin 1944, les Alliés débarquent en Normandie. Les Forces françaises libres et la Résistance intérieure participent à la libération du territoire. Le 25 août 1944, Paris est libéré. De Gaulle s’impose alors comme le chef du Gouvernement provisoire de la République française. Vichy est écarté comme régime illégitime né de la défaite.
Le 18 juin 1940 reste la première manifestation publique de cette ligne politique. Dans la débâcle, de Gaulle affirme que la guerre ne se termine pas avec la défaite militaire française. Il voit le conflit à l’échelle mondiale, comprend le rôle décisif des puissances industrielles et place la France du côté des Alliés alors que son gouvernement officiel choisit l’armistice.