Journée internationale des femmes : l’histoire secrète des chansons qui ont fait progresser le féminisme
Journée internationale des femmes : l’histoire secrète des chansons qui ont fait progresser le féminisme

En 1975, Jean Ferrat fut le premier à considérer en chanson toute l’importance de la femme en faisant sienne la célèbre maxime du poète Louis Aragon: « L’avenir de l’homme est la femme ». De Brigitte Bardot à Clara Luciani en passant par Juliette Greco ou Angèle… Chacune de ces femmes ont marqué leur époque avec leurs chansons et leurs messages défendant leur liberté coûte que coûte.

Bien avant #Me Too, de nombreuses chansons ont porté la cause féministe en dénonçant les agressions, les inégalités de genre et le système sexiste, tout en célébrant la liberté des corps et la liberté d’agir. L’histoire du féminisme est jalonnée de morceaux d’artistes féminines qui ont utilisé des refrains entraînants et efficaces pour rêver à un monde plus égalitaire.

En ce 8 mars, journée internationale des femmes, Fabien Lecœuvre, spécialiste de la chanson française, nous raconte l’histoire de six titres de chanteuses féministes qui ont fait avancer l’égalité entre les genres, tout en changeant la société. Harley Davidson, Étienne, Déshabillez-moi, Ève lève-toi, La Grenade ou encore Balance ton quoi : autant de titres dont la portée est bien plus que musicale et qui ont contribué à faire évoluer la société…

La Grenade, Clara Luciani

L’histoire de la chanson La Grenade, sortie fin 2017, naît tout simplement d’un ras-le-bol. Il n’est pas toujours facile quand on est une jeune fille d’évoluer dans le monde de la musique souvent très masculin, et il faut bien le reconnaître un peu macho. À ses débuts, Clara Luciani est si souvent confrontée à des remarques sexistes et machistes qu’elle décide de répondre en chanson en écrivant La Grenade. Elle choisit donc la plume plutôt que la violence pour revendiquer son statut de femme libre et indépendante. Une façon pour elle de s’émanciper des diktats de la société. Clara écrit la chanson avant l’affaire Weinstein. Elle en ressent le besoin après une tournée qu’elle avait faite en solo avec une autre fille ingénieure du son, et qui ne lui a pas laissé que de bons souvenirs. Quand elles arrivaient dans les salles, les hommes les regardaient comme des ovnis en faisant des blagues douteuses sur leurs capacités à brancher une prise ou à écrire des chansons.

Ainsi, Clara a voulu prouver avec cette chanson que les femmes ne sont pas des pauvres petites poupées vulnérables et muettes, mais qu’elles ont une force et une violence égales à celles des hommes.

Bien que sorti en single le 8 décembre 2017, il a fallu attendre plus d’un an, réellement au début de l’année 2019, pour que la chanson se retrouve en tête des classements des ventes pendant plusieurs semaines, et se classe même à la première place des téléchargements la semaine du 21 juin 2019. Grâce à cet immense succès, Clara Luciani est sacrée artiste féminine de l’année lors des 35e Victoire de la Musique le 14 février 2020. 

Balance ton quoi, Angèle

Tube imparable de l’année 2019, Balance Ton Quoi, de la chanteuse belge auteure-compositrice Angèle, dénonce avec humour le sexisme ordinaire de la société et fait implicitement référence au mouvement féministe Balance Ton Porc.

L’idée de cette chanson, qui dénonce le sexisme et fait référence au fameux slogan Balance Ton Porc, a été inspirée à Angèle par un déplacement dans le métro bruxellois. C’était sur la ligne 6. Un jour, elle se fait insulter par un jeune garçon car elle porte une jupe. Très choquée par les remarques déplacées de ce voyageur de la ligne 6, en rentrant chez elle, Angèle écrit d’une seule traite le texte de Balance ton quoi. Aujourd’hui, elle s’amuse dans les interviews en remerciant « ce connard », car grâce à lui, elle a fait un tube !

Dans cette chanson, Angèle dénonce le sexisme ordinaire, mais aussi les propos sexistes des rappeurs. Elle se sent féministe, mais pas militante. Elle est convaincue que l’humour est une vraie arme. Pour Angèle, on ne peut pas demander du jour au lendemain à un rappeur qui a ses codes, même s’ils sont basés sur le sexisme, de changer et de le blâmer. Par contre, elle espère que ces choses-là vont changer. 

Dans le clip drôle et décalé de Balance ton quoi, réalisé par une amie d’Angèle, la photographe et réalisatrice Charlotte Abramow, on peut voir l’acteur Pierre Niney qui est dans une Anti Sexism Academy imaginaire, et à qui Angèle fait la leçon en lui disant que «non, c’est non !» Dans ce clip, tous les protagonistes portent un pull au nom de cette école du consentement. Cet uniforme fait partie d’une collection créée en partenariat avec la marque de vêtement féministe Meuf Paris.

Balance ton quoi obtient un immense succès et devient disque de Diamant en France et Triple platine en Belgique. L’album Brol sur lequel figure la chanson reçoit, le 8 février 2019, la Victoire de la Musique pour l’album révélation de l’année. Une véritable consécration pour la jeune Angèle qui l’année suivante remporte le 14 février 2020, la Victoire de la Musique du concert de l’année.

Étienne, Gesh Patti

Tube légendaire et sulfureux de l’année 1988, le fameux Étienne de Guesh Patti  reste encore dans toutes les mémoires. Après avoir fait ses classes dans les compagnies de danse de Roland Petit et de Carolyn Carlson, Guesh Patti s’est imposée comme chorégraphe de talent. Au milieu des années 80, la danseuse se tourne vers la chanson. Après un premier disque qui ne rencontre pas un immense succès, Guesh signe en 1986 un contrat avec le label Comotion. À la recherche de musiques fortes et efficaces, Guesh rencontre alors le compositeur Vincent Bruley qui lui propose la mélodie de  Étienne. Sur ce tempo, Guesh Patti écrit en moins de trois heures un texte plein de sous-entendus à connotation sensuelle pour ne pas dire sexuelle. 

Pour le titre de sa chanson, Guesh s’inspire tout simplement du prénom d’un assistant de sa maison de disques, sur lequel elle tombe régulièrement quand elle appelle son producteur. Ainsi, le jeune Étienne devient un objet de désir et se retrouve célèbre bien malgré lui ! Cette chanson, symbole de la prise de pouvoir et de la domination des femmes sur les hommes, sort en 1987, mais du fait de son caractère légèrement érotique, a du mal à passer sur les radios françaises. Ce sont d’abord les radios allemandes et italiennes qui craquent pour ce titre made in France, et c’est seulement après que notre pays succombera au charme d’Étienne et de la très sensuelle Guesh Patti, dont personne n’a oublié le clip torride dans lequel on la voyait chevauchant une chaise en bois ! Étienne se vendra à deux millions d’exemplaires et restera plusieurs semaines en tête du Top 50.

Harley Davidson, Brigitte Bardot

Harley Davidson est une chanson qui, incontestablement, a contribué à la libération de la femme, popularisant notamment les cuissardes, présentes dans le clip. Retour sur les coulisses de sa création : à l’automne de l’année 1967, alors que Brigitte Bardot est mariée à l’homme d’affaires allemand Gunther Sachs et prépare son retour à la chanson dans un show télévisé programmé pour le Nouvel An, elle reçoit un appel téléphonique d’un certain Serge Gainsbourg. D’une voix timide, il lui propose alors de la rencontrer pour lui faire écouter les deux chansons qu’il a composées pour elle. Le jour du rendez-vous, au domicile de l’actrice, avenue Paul Doumer à Paris, Gainsbourg s’installe au piano et joue ses compositions. La séduisante comédienne craque immédiatement pour Harley Davidson.

Cette chanson, qui fait référence à une créature tout droit sortie d’une bande dessinée et attirée par les engins mécaniques, est née quelques mois plus tôt dans l’esprit du singulier auteur-compositeur. Assis sur la banquette arrière d’un taxi et croisant dans les rues de la capitale un bolide de la célèbre marque de moto créée en 1903 à Milwaukee aux USA par William Harley et Arthur Davidson, Gainsbourg décide alors d’écrire une chanson en hommage à cette marque de moto. 

Avec ce bolide, véritable symbole de virilité masculine, Gainsbourg imagine alors un texte à la hauteur de son fantasme sexuel qu’il destine au plus célèbre sexe-symbole planétaire : Brigitte Bardot. Des vers sont détournés du récit érotique Les onze mille verges de Guillaume Apollinaire publié en 1907. la chanson est également inspirée d’un titre intitulé Roller Girl, que Gainsbourg avait adapté pour Anna Karina au début de l’année 1967. 

La rencontre entre Brigitte Bardot et Serge Gainsbourg se déroule dans un climat de timidité extrême. Impressionnés l’un par l’autre, Bardot et Gainsbourg se montrent maladroits. Brigitte, tétanisée par le trac, a même du mal à articuler. Gainsbourg parvient à détendre l’atmosphère à l’aide de quelques coupes de Dom Pérignon. Quand il lui fait découvrir le texte de Harley Davidson, Brigitte Bardot est tout de suite conquise et souhaite enregistrer la chanson rapidement. Ainsi, le jeudi 19 octobre 1967, sous la direction musicale de Michel Colombier, la comédienne pose sa voix au Studio de l’avenue Hoche à Paris, sous l’œil avisé de Serge Gainsbourg, dont elle tombe éperdument amoureuse. Un double état de grâce sentimental et professionnel pour Brigitte et Serge. Si leur idylle ne durera que trois mois, Serge Gainsbourg n’oubliera jamais Brigitte Bardot. Jusqu’à sa mort, en  1991, il conservera un tableau géant de Brigitte, nue, dans sa célèbre maison rue de Verneuil, à Paris. La chanson Harley Davidson restera, elle, comme un symbole de liberté et d’émancipation de la femme…  

Déshabillez-moi, Juliette Greco

C’est en juin 1967 que Juliette Greco, la première artiste résolument féministe, enregistre Déshabillez-moi, une chanson coquine qui deviendra un grand classique de son répertoire. Il faut dire que dans la seconde moitié des années 60, Juliette Greco est devenue une grande dame de la chanson française dont le répertoire a souvent mis en avant la femme dans sa modernité et son indépendance. 

Retour sur la naissance de Déshabillez-moi : au début de l’année 1967, la chanteuse, qui cherche des chansons pour un nouvel album, s’adresse à une célèbre compositrice originaire de Roubaix, Gaby Verlor, qui a travaillé notamment avec Patachou, Bourvil et Nino Ferrer. Lors d’un premier rendez-vous chez Juliette Greco, rue de Verneuil à Paris, Gaby Verlor lui fait écouter plusieurs de ses créations, mais aucune ne semble plaire à la « muse de Saint-Germain-des-Prés ». 

En rentrant chez elle, dans le métro, Gaby Verlor repense à une chanson qu’elle avait composée quelque temps plus tôt, à la demande d’un ami parolier, Robert Nyel. Cette chanson a pour titre Déshabillez-moi, et Robert Nyel l’avait écrite pour une amie strip-teaseaseuse dont il était très amoureux. La jeune femme devait l’interpréter sur scène dans son numéro d’effeuillage, mais voilà, leur séparation a mis fin à ce projet et Gaby Verlor s’est retrouvé avec sa musique sur les bras. En repensant à tout cela, Gaby décide de retourner chez Juliette Greco pour lui proposer la chanson. Et là, lorsqu’elle se met au piano et qu’elle interprète la chanson, Juliette Greco est séduite par ce thème audacieux et sensuel. Elle accepte immédiatement de l’interpréter. 

Au départ, Déshabillez-moi est boycottée par les radios à cause de son texte trop sulfureux et dominant envers les hommes. En plus, la maison de disque ne croit pas du tout à cette chanson et ne fait rien pour la soutenir. C’est finalement le public qui en fera un succès et qui l’inscrira parmi les grands classiques de notre patrimoine musical. Pour la petite histoire, c’est Juliette Greco, elle-même, qui lors de l’enregistrement a eu l’idée de rajouter à la fin de la chanson : « Et vous, déshabillez-vous ! », donnant ainsi à sa chanson, une chute impérative et pleine d’ironie…

Ève lève toi, Julie Pietri

Au milieu des années 80, la chanteuse Julie Pietri a déjà derrière elle un joli parcours artistique avec plusieurs succès à son répertoire. Pourtant, Julie n’est pas satisfaite. Elle trouve que son producteur Claude Carrère ne lui permet pas assez de s’impliquer dans les choix artistiques. Julie a envie d’exister par elle-même en écrivant ses propres chansons. C’est pour cela, qu’en 1985, elle décide de rompre son contrat. Julie se met alors en quête d’une nouvelle équipe musicale. Elle rencontre un jeune compositeur plein de talent, Vincent-Marie Bouvot. 

La chanteuse et le compositeur se mettent alors au travail. Et c’est dans une cave transformée en studio d’enregistrement, à Enghien-les-Bains, que jour après jour, notes après notes, naît la mélodie de Ève lève-toi. 

Pour les paroles de Eve lève-toi, Julie veut un texte à la fois féministe et en rapport avec ses racines orientales. C’est pour cela qu’avec son co-auteur Jean-Michel Bériat, elle imagine l’histoire d’une femme qui se lève et lui donne le prénom de Ève, en clin d’œil à la première femme du monde. 

Le 45 tours sort en mars 1986. Pour l’occasion, Julie a repris son nom de famille, autre symbole de sa renaissance. L’ensemble du métier ne croit pas beaucoup à ce virage. Une célèbre programmatrice de radio refuse même de diffuser le titre, tellement elle n’y croit pas. Ainsi, pendant six mois, Ève lève toi ne parvient pas à s’imposer. Et c’est finalement Max Guazzini, de NRJ qui va matraquer la chanson sur ses ondes à partir de l’été 1986. 

Dès lors, le succès va être fulgurant et le 45 tours se vendra plus d’un million et demi d’exemplaires. Avec le temps, Ève lève toi s’est imposée comme l’une des premières chansons féministes dans l’histoire et l’émancipation des femmes, faisant de Julie Pietri une digne ambassadrice de cette noble cause.

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