Une nouvelle substance, quarante fois plus puissante que le fentanyl, inquiète les autorités sanitaires des deux côtés de l’Atlantique. Appelé nitazène, cet opioïde de synthèse provoque des centaines de décès en Amérique du Nord et commence à se répandre en Europe. Quelques milligrammes suffisent à provoquer une overdose mortelle, souvent à l’insu des consommateurs. Le nitazène n’est pas une invention récente. Il a été mis au point dans les années 1950 par le laboratoire suisse CIBA, devenu depuis Novartis, dans l’espoir de créer un substitut à la morphine. Jamais autorisée pour un usage médical, la molécule a été écartée en raison de son extrême dangerosité : dépression respiratoire, perte de conscience et risque d’arrêt cardiaque brutal. Resté dans l’ombre pendant des décennies, il a fait son retour sur le marché noir il y a environ six ans, d’abord aux États-Unis, avant de gagner l’Europe.
Une drogue invisible et mortelle
Liquide, en poudre ou en comprimés, le nitazène est souvent mélangé à d’autres substances comme l’héroïne ou le fentanyl. Les trafiquants l’utilisent pour renforcer la puissance de leurs produits, augmentant leurs marges au détriment des usagers. Beaucoup de victimes ignorent qu’elles en consomment. En 2023, près de 70 % des 105 000 overdoses recensées aux États-Unis étaient liées aux opioïdes. Les experts redoutent désormais que le nitazène, encore marginal, ne devienne le successeur du fentanyl dans cette spirale mortelle. Fabriquée à partir de précurseurs venus d’Asie, la substance est produite dans des laboratoires clandestins installés au Mexique ou sur le sol américain. Sa diffusion rapide s’explique par sa rentabilité et sa facilité de transport : quelques grammes suffisent à fabriquer des milliers de doses. En Europe, les premières alertes remontent à 2023, avec des foyers de décès identifiés en France, en Allemagne et dans les pays baltes. L’Estonie, notamment, connaît une explosion de la mortalité liée aux nitazènes, avec un taux six fois supérieur à la moyenne européenne.
Une menace sanitaire mondiale en devenir
En France, l’Agence nationale de sécurité du médicament a interdit dès juillet 2024 la production, la vente et l’usage de cette molécule. Mais l’interdiction ne suffit pas à freiner sa diffusion sur les marchés en ligne et dans les circuits de revente illégaux. L’European Union Drug Agency, dans son rapport 2025, alerte sur une progression rapide de la consommation et sur des « foyers de toxicité aiguë » signalés un peu partout sur le continent. Les spécialistes redoutent un scénario comparable à celui du fentanyl. Selon Vanda Felbab-Brown, experte à la Brookings Institution, si les grands réseaux criminels, albanais, turcs, italiens ou mexicains se mettent à produire et distribuer le nitazène à grande échelle, l’Europe pourrait être confrontée à une catastrophe sanitaire majeure. Alors que la culture du pavot en Afghanistan, principale source d’héroïne mondiale, a été interdite depuis la reprise du pouvoir par les talibans, les trafiquants cherchent de nouveaux relais. Le nitazène, puissant, bon marché et difficile à détecter, coche toutes les cases du substitut idéal pour les réseaux criminels. Les autorités de santé appellent désormais à une mobilisation internationale avant que ce poison invisible ne s’installe durablement comme le nouveau fléau planétaire.