En Belgique, dans le centre de la très chic Anvers, le Dive s’impose comme l’un de ces lieux hybrides ancrés dans leur époque. Espace mêlant culture, scénographie et nouvelles technologies, il promettait initialement une plongée spectaculaire dans les cales du Titanic. L’expérience immersive a depuis changé de cap. Exit le grand récit historique, place à un voyage plus contemporain, plus feutré aussi : celui de la sexualité mise en scène, scénarisée, technologisée.
Le principe reste le même : utiliser les outils du spectacle pour capter l’attention. Écrans, projections murales, paysages sonores, mini-clips… et, point d’orgue, une immersion en réalité virtuelle dans un espace dédié : la House of Erika Lust. Dans cet univers digital, le visiteur devient avatar. Il circule dans une maison où cohabitent bibliothèque érotique, miroirs dévoilant des corps enlacés, et tableaux aux compositions suggestives. Tout est pensé pour créer une distance esthétique avec le porno traditionnel, et inscrire l’expérience dans une forme de contemplation presque muséale. Le regard remplace le geste. L’observation se substitue à la pulsion.
Un porno qui se regarde à deux
Mais l’ambition ne s’arrête pas à l’image. Elle se veut aussi politique. Les séquences projetées mettent en scène des femmes revendiquant le contrôle de leur sexualité, y compris dans des configurations collectives. Les corps s’éloignent des standards dominants, les slogans — « sex work is work » — s’affichent comme des manifestes. Ici, le porno s’habille d’un discours militant, presque pédagogique, qui cherche à réhabiliter autant qu’à reconfigurer les imaginaires.
Reste à savoir si cela fonctionne. Tout dépend, en réalité, de ce que l’on mesure. Si le critère est celui de l’excitation immédiate, l’expérience déroute. Si l’objectif est d’ouvrir un espace de réflexion, elle atteint plus clairement sa cible. « Les gens ne peuvent pas pratiquer, ni se masturber. L’idée est avant tout de susciter des discussions dans le couple », explique Amely Mondy, directrice marketing du lieu. Dans la salle, le constat est sans appel : le public est composé quasi exclusivement de duos. Et ces duos chuchotent, commentent, échangent, parfois rient, parfois hésitent. Le spectacle devient prétexte, déclencheur d’une parole que le porno classique ne produit pas, ou rarement.
Des gros plans sur des corps qui s’étirent, s’embrassent et se cherchent. Des narratifs qui tentent d’intellectualiser la pratique. On peut être tenté d’y voir une forme de gentrification du porno : un déplacement du registre brut vers un univers plus codifié, plus acceptable socialement, où le désir passe par le filtre de l’esthétique et du discours. Comme dans les quartiers urbains en mutation, on nettoie, on scénarise, on élève le niveau de langage. Et, ce faisant, on change aussi le public, passant d’une cible masculine, isolée et consommatrice à des couples en quête de stimulation plus créative que compulsive.
Une consommation massive, des recettes qui fonctionnent
Ce déplacement intervient dans un contexte où la consommation de contenus pornographiques n’a jamais été aussi massive, et aussi banalisée. Plus de 70 % des hommes et près d’une femme sur trois déclarent consulter régulièrement du porno. Les grandes plateformes cumulent des audiences vertigineuses : certaines revendiquent plus de 2 milliards de visites mensuelles, soit l’équivalent de près d’un tiers de la population mondiale. En France, environ 40 % des internautes y ont accès au moins une fois par mois, avec un âge moyen de premier contact autour de 13-14 ans.
Mais surtout, certains formats ont démontré une efficacité redoutable, précisément parce qu’ils ne cherchent pas à se justifier. 50 Nuances de Grey s’est écoulé à plus de 150 millions d’exemplaires dans le monde, en proposant une version romancée, accessible et émotionnelle du BDSM. Les grandes plateformes gratuites, elles, reposent sur une logique d’immédiateté : accès sans friction, contenus courts, forte stimulation visuelle, renouvellement constant. Résultat : des temps de visite moyens élevés et une fidélisation massive.
Même du côté des plateformes payantes comme OnlyFans, le succès repose sur des mécaniques simples mais puissantes : illusion d’intimité, interaction directe, personnalisation. En 2023, la plateforme revendiquait plus de 200 millions d’utilisateurs et plus de 3 millions de créateurs, avec des revenus dépassant les 5 milliards de dollars versés aux créateurs depuis sa création. Ce qui fonctionne ici n’est pas tant le discours que la proximité perçue, la possibilité d’un lien, même simulé.
Dans ce paysage, des expériences comme celle proposée par Erika Lust participent d’un mouvement plus large : rendre le porno fréquentable, et organiser son entrée dans la sphère de la socialisation sexuelle. Un porno que l’on regarde à deux, comme une exposition, et dont on peut enfin parler sans gêne.
Mais cette montée en gamme n’est pas sans poser une question plus fondamentale : celle de l’efficacité. À mesure qu’il se raffine, qu’il s’éduque, qu’il se politise, le porno change de nature. Moins instinctif, plus réfléchi. Amely Mondy le constate sans détour : « Les seuls commentaires négatifs que nous avons viennent des hommes. Ils trouvent ça trop soft. Ils voudraient de l’explicite. »
Derrière cette remarque se dessine une ligne de tension. D’un côté, un porno qui cherche à s’intégrer dans des normes sociales, à produire du sens, à ouvrir des espaces de discussion. De l’autre, des formats qui fonctionnent parce qu’ils répondent à des mécanismes simples : excitation rapide, accessibilité, répétition.
Gentrifier le porno permet sans doute de le rendre fréquentable. Mais fréquentable ne veut pas nécessairement dire efficace. Et c’est peut-être dans cet écart, entre ce que l’on peut montrer, et ce qui fonctionne réellement, que se joue l’avenir de ces nouvelles formes de sexualité médiatisée.
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