Longtemps perçu comme un outil prometteur mais imparfait, le carnet médical numérique porté par l’État tente un nouveau départ. Lancé en 2022 après l’échec du dossier médical partagé, Mon espace santé cherche désormais à s’ancrer dans les pratiques quotidiennes des soignants et des patients. L’objectif est clair, transformer une plateforme institutionnelle en réflexe médical.
Le ministère de la Santé et l’Assurance Maladie ont récemment revu leur stratégie. Plutôt que d’imposer l’usage par la contrainte, ils misent sur l’amélioration concrète de l’outil. Les critiques des professionnels de santé ont été entendues. Ergonomie jugée peu intuitive, double saisie fastidieuse, intégration insuffisante aux logiciels métiers, autant de freins qui ont limité l’adhésion. La tentative de sanction financière contre les praticiens peu actifs sur la plateforme, envisagée fin 2025, a cristallisé les tensions avant d’être abandonnée.
Désormais, la feuille de route privilégie la simplification technique. L’enjeu est d’automatiser l’envoi des documents médicaux, ordonnances, comptes rendus d’hospitalisation, résultats d’examens, afin que l’alimentation du dossier ne soit plus vécue comme une charge supplémentaire.
Une montée en puissance encore incomplète
Les chiffres récents témoignent d’une progression. Plus d’un document de santé sur deux serait aujourd’hui versé dans Mon espace santé. Environ 90% des établissements hospitaliers alimentent régulièrement la plateforme et près de deux médecins de ville sur trois y déposent des documents. Ce socle constitue un changement d’échelle par rapport aux débuts hésitants du dispositif.
Pour autant, le dossier numérique reste partiellement lacunaire. Les résultats d’analyses biologiques et surtout les examens d’imagerie médicale ne sont pas encore systématiquement accessibles. Or, ce sont précisément ces données qui structurent le suivi des pathologies chroniques et facilitent la coordination entre spécialistes. Sans elles, le carnet numérique peine à atteindre sa pleine valeur clinique.
Du côté des patients, l’activation progresse mais reste inégale. Environ 24 millions de profils sont ouverts, soit un peu plus d’un assuré sur trois. Les autorités observent toutefois un effet d’entraînement lorsque les professionnels s’approprient l’outil et incitent leurs patients à le consulter.
Cap sur 2027 pour changer d’échelle
La prochaine étape repose sur une modernisation massive des logiciels utilisés en ville et à l’hôpital. Entre 2026 et mi-2028, les systèmes informatiques des médecins, des établissements de santé et des cabinets de radiologie doivent évoluer pour rendre l’accès aux données plus fluide et plus lisible. D’autres professions de santé, comme les sages-femmes, seront progressivement intégrées.
L’ambition affichée est d’atteindre 40 millions de comptes activés d’ici fin 2027. Au-delà des chiffres, le pari est culturel. Il s’agit de faire du carnet médical numérique un outil banal, consulté presque automatiquement lors d’une consultation, comme on ouvrait autrefois un dossier cartonné. Le succès dépendra moins de la communication institutionnelle que de l’expérience concrète sur le terrain. Si Mon espace santé parvient à devenir invisible parce qu’évident, alors le carnet médical numérique pourrait enfin devenir la norme.