Tim Friede a été mordu par des serpents des centaines de fois — souvent volontairement. Ce passionné de reptiles, originaire du Wisconsin, s’est injecté du venin pendant près de deux décennies dans le but de renforcer sa tolérance. Aujourd’hui, des chercheurs étudient son sang pour développer un traitement antivenimeux révolutionnaire.
Friede a commencé par de faibles doses de venin, qu’il augmentait progressivement, jusqu’à se faire mordre par des serpents parmi les plus redoutés au monde, comme le mamba noir, le taipan ou le cobra d’eau. Il conservait des fioles de venin dans son réfrigérateur, et publiait des vidéos de ses morsures sur YouTube, exhibant les marques enflées sur ses bras. « C’était très effrayant au début, mais plus on le fait, plus on devient calme », confie-t-il.
Même si la communauté médicale déconseille vivement une telle démarche, son intuition s’est avérée scientifiquement pertinente. Lorsqu’elle est exposée au venin, en petites quantités, le système immunitaire humain produit des anticorps capables de le neutraliser. Réexposée, cette réponse devient plus rapide et plus efficace, ce que Friede a expérimenté de manière extrême, flirtant parfois avec la mort : « Je voulais aller aussi près que possible de la limite, puis revenir en arrière. »
Son objectif, au-delà du défi personnel, était de contribuer à la recherche. Il a contacté des dizaines de scientifiques pour les convaincre d’étudier sa résistance. L’appel a été entendu par Peter Kwong, chercheur à l’Université Columbia, qui s’est dit stupéfait par la singularité du cas : « Il s’agit d’un individu très spécial avec des anticorps extraordinaires, développés sur 18 ans. »
Dans une étude publiée vendredi dans la revue Cell, Kwong et ses collègues révèlent avoir isolé deux anticorps dans le sang de Friede capables de neutraliser le venin de plusieurs espèces de serpents, notamment les mambas et les cobras. L’espoir : créer un antivenin à large spectre, plus accessible et plus efficace que ceux produits actuellement par injection de venin dans de grands mammifères comme les chevaux. Ces antivenins classiques sont coûteux, spécifiques à chaque espèce et peuvent provoquer des réactions indésirables.
Mais le chemin vers un traitement universel reste long. Les essais n’en sont qu’au stade animal, et les anticorps identifiés ne sont pas encore efficaces contre les vipères, comme les crotales. « Malgré ces promesses, beaucoup de travail reste à faire », souligne Nicholas Casewell, expert en venins au Liverpool School of Tropical Medicine, qui n’a pas participé à l’étude.
Friede travaille désormais pour Centivax, une entreprise qui développe ce nouveau traitement et qui a contribué à financer l’étude. S’il se réjouit de pouvoir transformer ses années d’autodidactisme en un progrès médical, il adresse un avertissement clair à ceux qui envisageraient de suivre sa voie : « Ne le faites pas », insiste-t-il. Un avertissement d’autant plus légitime qu’il a lui-même dû se faire amputer une partie du doigt après une morsure, et a connu plusieurs hospitalisations à la suite d’attaques de cobras.
À travers son parcours hors normes, Tim Friede a peut-être ouvert une voie nouvelle dans la lutte contre un fléau silencieux : selon l’Organisation mondiale de la santé, environ 110 000 personnes meurent chaque année de morsures de serpents. Grâce à lui, un avenir plus sûr pourrait enfin se dessiner pour les victimes de ce danger souvent négligé.