Pour réduire ses dépenses, l’Assurance maladie cible les praticiens accusés d’accorder trop facilement des arrêts de travail. En Nouvelle-Aquitaine, plusieurs généralistes dénoncent un « harcèlement administratif » et des critères jugés opaques, loin de la réalité sociale et médicale qu’ils affrontent au quotidien.
Une surveillance renforcée, des médecins sous pression
Depuis cet été, environ 500 médecins généralistes en France ont été rappelés à l’ordre par leur caisse primaire d’assurance maladie (CPAM). En Gironde, une vingtaine d’entre eux ont même reçu la consigne de faire valider systématiquement leurs arrêts maladie par les médecins-conseils pendant plusieurs mois. C’est le cas du docteur Olivier Decroix, installé dans un quartier populaire de Pessac. Il explique que la plupart de ses patients, jeunes et employés dans des métiers physiques, souffrent de troubles musculo-squelettiques nécessitant des arrêts longs, auxquels s’ajoutent de nombreux cas de burn-out depuis la pandémie. Mais pour la CNAM, les arrêts maladie pèsent de plus en plus lourd : près d’un milliard d’euros supplémentaires ont été dépensés en 2024 par rapport à 2023. Si une partie de cette hausse s’explique par l’évolution démographique et l’épidémiologie, 40 % seraient liés, selon l’organisme, à des arrêts plus longs et plus fréquents. D’où un ciblage accru des médecins dont les prescriptions dépasseraient largement la moyenne de leurs confrères.
Des critères jugés injustes et irréalistes
Côté praticiens, la colère monte. La docteure Colette Charrier, spécialiste juridique à la Fédération des médecins de France, dénonce des méthodes biaisées. Les CPAM compareraient chaque médecin à quelques confrères du même secteur, sans tenir compte de la typologie réelle des patients ni des arrêts rédigés par les remplaçants ou les hôpitaux. Elle cite même le cas de deux médecins en congé maternité rappelées à l’ordre alors qu’elles n’avaient plus vu de patients depuis des mois. Beaucoup de généralistes estiment qu’on fait peser sur eux la responsabilité d’une dérive qui reflète en réalité l’état de santé de la population. « Les abus existent, mais ils concernent une minorité, sans doute autour de 5 % des praticiens », affirme le docteur Jean-Dominique Fayard, installé à Floirac. « Aujourd’hui, on laisse entendre que la moitié des arrêts seraient de complaisance, c’est injurieux et complètement dystopique. »
Une réalité sociale que la Sécu préfère ignorer ?
Pour les médecins interrogés, la question des arrêts maladie dépasse largement la relation individuelle entre praticien et patient. Ils soulignent que l’augmentation des arrêts de longue durée est liée à l’explosion des maladies professionnelles, notamment chez les actifs de plus de 50 ans, souvent usés par des années de travail physique ou par des environnements stressants. Ces salariés, estiment-ils, se retrouvent piégés : trop fragilisés pour continuer, mais sans perspectives de reconversion ou d’aménagement de poste. En cherchant des responsables du côté des médecins prescripteurs, le risque est d’occulter ces causes structurelles et d’accentuer la défiance entre praticiens et institutions. « C’est tout le système de santé et de travail qui est en crise, pas seulement quelques médecins », résume un généraliste périgordin. En ciblant les praticiens, l’Assurance maladie espère freiner la progression d’une facture qui ne cesse de gonfler. Mais sur le terrain, beaucoup redoutent que cette politique de contrôle ne fasse que décourager un peu plus une profession déjà épuisée, sans répondre aux véritables raisons de la multiplication des arrêts maladie.