Des coupes dans l’aide américaine laissent pourrir des milliers de tonnes de nourriture destinée aux populations en crise
Des coupes dans l’aide américaine laissent pourrir des milliers de tonnes de nourriture destinée aux populations en crise

WASHINGTON — Plus de 60 000 tonnes de nourriture financées par les États-Unis, soit l’équivalent d’un mois de rations pour 3,5 millions de personnes, stagnent dans des entrepôts à travers le monde, risquant d’être détruites faute de distribution, selon une enquête exclusive de Reuters. Cette situation alarmante est la conséquence directe des coupes budgétaires drastiques imposées par l’administration Trump dans les programmes d’aide internationale, alors même que la faim mondiale atteint des niveaux records.

Les entrepôts concernés, situés à Djibouti, Durban, Dubaï et Houston, contiennent plus de 66 000 tonnes de produits alimentaires — céréales enrichies, huile végétale, biscuits à haute teneur énergétique — pour une valeur estimée à plus de 98 millions de dollars. Une partie de ces denrées, prévues pour des zones en crise comme Gaza et le Soudan, expirera dès juillet et risque d’être incinérée ou détournée vers l’alimentation animale, faute de distribution.

Depuis janvier, la suspension des contrats logistiques, la mise en veille de la chaîne d’approvisionnement et le gel des financements ont paralysé l’Agence américaine pour le développement international (USAID). Le Bureau d’assistance humanitaire (BHA), pilier de l’aide d’urgence américaine, est désormais en voie de démantèlement, alors que les États-Unis s’apprêtent à licencier l’essentiel de son personnel d’ici septembre.

Ces coupes surviennent dans un contexte d’aggravation de la faim mondiale. Le Programme alimentaire mondial estime à 343 millions le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire aiguë, dont près de 2 millions en état de famine imminente. Le Soudan, Gaza, Haïti ou encore le Soudan du Sud figurent parmi les pays les plus gravement touchés.

Des ONG, telles qu’Action contre la Faim et le Comité international de secours, alertent déjà sur les conséquences. En République démocratique du Congo, la suspension des programmes américains aurait entraîné la mort d’au moins six enfants. L’UNICEF estime qu’au moins 2,4 millions d’enfants malnutris dans 17 pays pourraient être privés d’aliments thérapeutiques cette année.

« Si un enfant souffrant de malnutrition aiguë ne reçoit pas de traitement, plus de 60 % risquent de mourir très rapidement », avertit Jeanette Bailey, directrice de la nutrition au Comité international de secours. À Dubaï, près de 500 tonnes de biscuits à haute valeur nutritionnelle destinés aux enfants seront bientôt périmées.

La gestion des stocks restants soulève également des inquiétudes. Alors que le Département d’État promet une redistribution avant expiration, aucune décision n’a encore été prise. Des propositions visant à transférer les stocks vers d’autres ONG restent en attente de validation. Le Bureau de l’aide étrangère, désormais dirigé par un proche du Département de l’efficacité gouvernementale d’Elon Musk, n’a pas répondu aux sollicitations de Reuters.

Dans une situation normale, les réserves de l’USAID permettraient de répondre rapidement à des crises humanitaires. Mais avec la chaîne logistique en panne et le personnel licencié, même les missions les plus urgentes sont compromises. À Durban, le contrat d’entretien de l’entrepôt a été annulé. À Djibouti et Dubaï, aucune nouvelle équipe logistique n’est en place.

Les conséquences humaines sont considérables. « Ces rations pourraient sauver des milliers de vies. Mais elles risquent de finir à la poubelle », résume un ancien responsable de l’USAID. Alors que la famine progresse et que les appels humanitaires se multiplient, le silence politique autour de ces stocks bloqués devient de plus en plus difficile à justifier.

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