Rivesaltes, sépultures profanées - les familles harkies réclament justice
Rivesaltes, sépultures profanées - les familles harkies réclament justice

Sur l’ancien site militaire de Rivesaltes, dans les Pyrénées-Orientales, le passé ne se contente pas de hanter les mémoires, il surgit avec violence des tréfonds d’un terrain où l’État pensait avoir tout effacé. Début 2025, quatre caisses d’ossements anonymes ont été découvertes sur l’emplacement du camp de harkis, relançant une bataille judiciaire entamée depuis des décennies par les descendants de ces familles oubliées de l’histoire. Ce 10 décembre, une nouvelle plainte avec constitution de parties civiles a été déposée auprès du parquet de Perpignan. Les chefs d’accusation sont lourds : violation de sépulture, atteinte à l’intégrité d’un cadavre, recel de cadavre. Ces accusations s’appuient sur des faits remontant à 1986, année où les autorités auraient discrètement déplacé les dépouilles enterrées dans le cimetière du camp, sans prévenir les familles concernées. Une opération menée dans le silence, à l’occasion de la cession du terrain par l’État. Sur les 146 personnes mortes entre 1962 et 1965 dans le camp, dont 101 enfants, près de 60 corps n’ont jamais été localisés. Parmi eux, 52 nourrissons. Des chiffres glaçants, qui témoignent d’un effacement assumé.

Des corps déplacés en secret, des mémoires fracassées

Pour les plaignants, ces gestes invisibles relèvent d’un abandon moral doublé d’un mépris de la dignité humaine. Jeannot Lamiri, l’un des plaignants, n’a jamais su ce qu’il était advenu de sa sœur Fatouma, morte dans les bras de leur mère en octobre 1962 alors qu’ils vivaient dans le camp depuis quelques semaines. Il raconte que deux militaires ont pris le corps de la fillette sans jamais indiquer l’endroit où elle avait été enterrée. En découvrant des décennies plus tard l’existence d’un cimetière déplacé en cachette, il parle d’une trahison pure. Pour lui, cette plainte représente une quête d’honneur, un combat pour la mémoire familiale mais aussi collective. Son histoire, comme celle de tant d’autres descendants de harkis, est marquée par la violence symbolique et l’effacement institutionnel. Le suicide de son père en 1979, évoqué dans la plainte, s’inscrit dans cette chaîne de douleurs restées sans réponse. À l’époque, près de 22 000 harkis et membres de leurs familles ont transité par le camp Joffre de Rivesaltes, dans des conditions précaires, parfois indignes. L’État, après avoir recruté ces anciens supplétifs algériens pendant la guerre, les a ensuite relégués dans des zones d’attente sordides à leur arrivée sur le territoire français, loin des regards, loin des mémoires. Cette nouvelle plainte vise à forcer l’ouverture d’une instruction judiciaire, après le silence du parquet sur une première procédure initiée en mai. En se constituant parties civiles, les familles veulent accéder au dossier, demander des expertises ADN, des auditions, et surtout contraindre l’État à dire ce qu’il sait. 

C’est surtout la possibilité de retrouver, enfin, les corps des enfants qui ressurgit

Les familles sont convaincues que des registres d’inhumation existent, que des services savaient et que les déplacements des dépouilles n’ont rien d’un accident bureaucratique. Au-delà de l’enquête, c’est la manière dont la République a géré la mémoire des harkis qui se retrouve à nouveau sous les projecteurs. Des promesses ont été faites, des discours ont été tenus, mais la réalité administrative et judiciaire reste sourde. La présence de ces ossements, exhumés sans nom ni trace, rappelle brutalement que le passé colonial français n’a pas livré tous ses secrets. Et que sur le sol même de la métropole, certaines sépultures, parce qu’elles concernaient les invisibles de l’histoire, ont pu être traitées comme un fardeau à évacuer discrètement. Aujourd’hui, les descendants refusent cet effacement et réclament, à défaut de réparation immédiate, que justice et vérité prennent enfin la parole.

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