Les dirigeants des grandes entreprises américaines commencent à faire entendre une opposition mesurée aux politiques économiques du président Donald Trump, tout en évitant soigneusement toute confrontation directe. Cette prudence contraste avec le premier mandat de Trump, durant lequel les chefs d’entreprise s’étaient montrés plus enclins à critiquer ouvertement certaines de ses décisions.
Lors d’un discours prononcé devant des dirigeants réunis à Washington, la directrice générale de la Chambre de commerce américaine, Suzanne Clark, a appelé les responsables économiques à défendre les marchés libres et à maintenir une économie américaine « ouverte au monde », au commerce international et à la circulation des talents. Sans citer Donald Trump, ses propos ont été largement interprétés comme une réponse indirecte à une présidence marquée par une intervention accrue de l’État dans la vie des entreprises.
Depuis son retour au pouvoir, Trump a renforcé son contrôle sur certaines structures de capital, imposé de nouveaux droits de douane et défendu des politiques migratoires auxquelles s’oppose la Chambre de commerce. Il a également évoqué la possibilité pour l’État américain de prendre des participations dans des entreprises technologiques stratégiques, une approche jugée contraire aux principes traditionnels du libre marché.
Quelques PDG de premier plan ont formulé des critiques ciblées. Darren Woods, patron d’Exxon Mobil, a remis en question l’attractivité du Venezuela pour les investissements pétroliers. Jamie Dimon, dirigeant de JPMorgan Chase, a quant à lui défendu l’indépendance de la Réserve fédérale face aux pressions politiques. Mais ces prises de position sont restées limitées aux intérêts directs de leurs entreprises.
Des experts en gouvernance d’entreprise estiment que cette retenue s’explique par la crainte de représailles politiques. Richard Painter, professeur de droit et ancien conseiller éthique de George W. Bush, souligne que de nombreux dirigeants redoutent d’être sanctionnés s’ils s’opposent frontalement à l’administration. Selon lui, cette attitude tranche avec 2017, lorsque plusieurs patrons s’étaient publiquement désolidarisés de Trump après les événements de Charlottesville.
Mark Levine, nouveau contrôleur de la ville de New York et superviseur de fonds de pension publics investis dans de grandes entreprises américaines, juge que les PDG n’ont effectué que « des premiers pas », parlant surtout lorsque les décisions présidentielles affectent directement leurs activités. Il estime qu’un système économique sain ne peut fonctionner si le pouvoir politique dicte le comportement des entreprises.
Interrogée par la suite, Suzanne Clark a rappelé que la Chambre de commerce s’opposait à toute intervention gouvernementale excessive dans les affaires des entreprises, quel que soit le parti au pouvoir, ajoutant que de nombreux dirigeants privilégiaient un travail discret en coulisses plutôt que des critiques publiques.
Sur le plan de l’opinion, Donald Trump obtient des résultats mitigés sur la gestion de l’économie, avec un taux d’approbation inférieur à 40 %, malgré ses déclarations affirmant que la croissance, l’investissement et la productivité seraient en plein essor.
Selon une enquête récente du Conference Board, l’incertitude est devenue le principal facteur de risque cité par les PDG américains pour l’année à venir. Pour certains économistes, ce climat pourrait inciter les entreprises à s’adapter tactiquement aux priorités de la Maison-Blanche. Mais à long terme, avertissent-ils, le silence des dirigeants pourrait ouvrir la voie à une régulation plus stricte une fois l’ère Trump terminée.