En Inde, les plus riches font de l’eau un nouveau symbole de luxe (AP)
En Inde, les plus riches font de l’eau un nouveau symbole de luxe (AP)

En Inde, un nouveau marqueur de statut social s’impose chez les plus fortunés : l’eau. Dans des épiceries fines et lors d’événements privés, des dégustations à l’aveugle comparent désormais des eaux minérales venues de France, d’Italie ou de sources indiennes, évaluées pour leur minéralité, leur salinité ou leur carbonatation, à la manière de grands crus.

À Hyderabad, Avanti Mehta, 32 ans, se présente comme la plus jeune sommelière de l’eau du pays. Sa famille possède la marque indienne Aava, issue des contreforts des monts Aravalli. Pour elle, choisir une eau n’est pas anodin : « Elles ont toutes un goût différent. Il est important de choisir une eau qui apporte des nutriments », explique-t-elle lors de séances de dégustation.

Ce phénomène s’inscrit dans un contexte particulier : l’eau du robinet n’est pas potable dans la majeure partie du pays. Selon les chercheurs, près de 70 % des nappes phréatiques sont contaminées, et des décès liés à de l’eau polluée ont encore été signalés récemment. Dans ce pays de 1,4 milliard d’habitants, l’eau en bouteille est donc un produit de première nécessité, vendu parfois à quelques centimes.

Mais le segment premium, évalué à environ 400 millions de dollars, connaît une croissance rapide. Les eaux minérales indiennes haut de gamme coûtent autour d’un dollar le litre, tandis que les marques importées dépassent souvent les trois dollars, soit jusqu’à quinze fois le prix des bouteilles les moins chères. Selon Euromonitor, les eaux premium représentent désormais 8 % du marché indien de l’eau embouteillée, contre à peine 1 % en 2021.

La demande est tirée par des consommateurs aisés, soucieux de leur bien-être. À New Delhi, le promoteur immobilier BS Batra affirme que sa famille ne boit que de l’eau minérale haut de gamme : « On se sent plus énergique. Même avec un whisky ou pour les smoothies des enfants, nous utilisons cette eau », explique-t-il.

Le marché attire aussi des groupes industriels et des célébrités. Le conglomérat Tata Consumer Products développe son portefeuille d’eaux premium, tandis que des acteurs historiques comme Pepsi ou Coca-Cola dominent toujours le segment des eaux bon marché. Des marques importées telles que Danone avec Evian, ou Nestlé avec Perrier et San Pellegrino, restent positionnées sur un créneau de niche, pénalisées par des droits de douane élevés.

Tata mise notamment sur sa marque « Himalayan », embouteillée au pied de l’Himalaya à partir de sources naturelles, et prévoit d’élargir sa gamme, y compris avec de l’eau gazeuse. Les ventes d’eaux premium ont triplé l’an dernier dans certaines chaînes d’épiceries fines, poussant les distributeurs à importer des références étrangères parfois épuisées en quelques jours.

Si l’engouement est réel, le prix demeure un frein pour beaucoup. « C’est une expérience intéressante, mais trop chère pour un usage quotidien », reconnaît une participante à une dégustation. Reste que, dans une Inde confrontée à une eau courante souvent impropre à la consommation, l’eau en bouteille haut de gamme s’impose de plus en plus comme un symbole de confort, de santé… et de luxe.

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