La reconquête rapide par le pouvoir syrien de territoires longtemps contrôlés par les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes, s’est jouée lors d’une série de rencontres diplomatiques discrètes tenues début janvier à Damas, Paris et en Irak, selon plusieurs sources proches de ces discussions. Ces échanges ont marqué un tournant stratégique majeur, révélant que les États-Unis n’ont pas cherché à bloquer une opération qui a profondément rebattu les cartes du conflit syrien.
À l’issue de ce processus, le président syrien Ahmed al-Sharaa est parvenu à engranger deux succès décisifs : avancer vers son objectif d’unification territoriale de la Syrie sous une autorité centrale, et s’imposer comme l’interlocuteur syrien privilégié de l’administration du président américain Donald Trump, selon des responsables informés du dossier. Cette dynamique a de facto marginalisé les FDS, ancien pilier de la stratégie américaine contre le groupe État islamique.
Les États-Unis soutenaient les Forces démocratiques syriennes depuis 2015, lorsque cette coalition avait été constituée pour reprendre le nord-est syrien à l’organisation jihadiste. Au fil des années, les Kurdes y avaient instauré une autonomie de fait, avec leurs propres institutions civiles et militaires. Mais après la chute de Bachar al-Assad fin 2024, les nouvelles autorités de Damas ont clairement affiché leur volonté de reprendre le contrôle de l’ensemble du territoire, y compris ces régions.
Des mois de négociations en 2025 n’ont pas permis de parvenir à un accord sur l’intégration des FDS. Début janvier, une réunion tendue à Damas a marqué une rupture, suivie de pourparlers à Paris impliquant des responsables syriens, israéliens et américains autour d’un cadre sécuritaire régional. Selon plusieurs sources, Damas y a évoqué une opération limitée contre les zones kurdes, sans rencontrer d’opposition ferme de la part de Washington, à condition que les civils soient protégés et que les prisons abritant des détenus de l’État islamique restent sécurisées.
Deux semaines plus tard, l’offensive était lancée. Les forces gouvernementales ont rapidement repris les provinces à majorité arabe avant de se rapprocher des derniers bastions kurdes. Dans le même temps, les signaux envoyés par Washington ont changé : les responsables américains ont indiqué aux FDS que le soutien prioritaire des États-Unis allait désormais à l’État syrien. L’envoyé américain Tom Barrack a publiquement estimé que le rôle distinct des FDS n’était plus dans l’intérêt américain.
Cette évolution a été vécue comme une trahison par de nombreux responsables kurdes, qui rappellent les engagements passés de Washington en faveur de leur protection. Si l’armée américaine est intervenue ponctuellement pour dissuader certaines avancées jugées excessives et éviter des violences massives, ces gestes sont restés limités et n’ont pas inversé la dynamique.
Selon plusieurs sources américaines, Ahmed al-Sharaa a toutefois frôlé le point de rupture lorsque ses troupes ont poursuivi leur progression malgré un premier cessez-le-feu. Craignant une déstabilisation majeure et des violences contre les civils kurdes, Washington a accentué la pression diplomatique. Le président syrien a alors annoncé un nouveau cessez-le-feu, conditionnant l’arrêt de l’offensive à une proposition rapide d’intégration des FDS dans l’État syrien.
Cette annonce a apaisé les inquiétudes américaines et permis à Sharaa de consolider ses gains. Pour Washington, l’objectif initial contenir l’État islamique est désormais jugé largement atteint, et l’administration américaine considère que l’avenir des Kurdes syriens passe par leur intégration dans le nouvel ordre politique façonné par Damas.