Aide humanitaire ou outil politique ? Le modèle controversé de la société américaine Fogbow en zones de guerre
Aide humanitaire ou outil politique ? Le modèle controversé de la société américaine Fogbow en zones de guerre

Depuis trois semaines, une entreprise américaine peu connue du grand public, Fogbow, largue par avion des centaines de tonnes d’aide alimentaire dans le nord-est du Soudan du Sud, théâtre de violents affrontements entre armée nationale et milices locales. Sous contrat avec le gouvernement sud-soudanais, cette société dirigée par d’anciens militaires et diplomates américains distribue des sacs de nourriture estampillés aux couleurs nationales, alimentant un débat croissant sur la privatisation et la politisation de l’aide humanitaire.

Fogbow affirme pallier les manques d’un système humanitaire affaibli par des réductions drastiques de budget à l’échelle mondiale, notamment aux États-Unis. Depuis la dissolution de l’USAID par Donald Trump, de nouveaux acteurs privés tentent de s’imposer dans les zones de conflit. Déjà active à Gaza et au Soudan, la société revendique une approche « pragmatique » et « innovante », s’appuyant sur l’expérience militaire pour intervenir rapidement dans des zones peu accessibles.

Mais ce modèle inquiète de nombreux acteurs traditionnels de l’humanitaire. D’anciens responsables de l’ONU et des chercheurs universitaires dénoncent une confusion des rôles entre aide et intérêts politiques. À Gaza, des accusations similaires ont visé une autre structure, la Gaza Humanitarian Foundation (GHF), soupçonnée de servir indirectement les objectifs militaires d’Israël en contournant les mécanismes de l’ONU. Bien que Fogbow s’en défende, son travail direct avec le gouvernement sud-soudanais, lui-même engagé dans le conflit, soulève des suspicions analogues.

Sur le terrain, les réticences sont palpables. Dans certaines zones comme Ulang, des civils ont refusé les distributions, craignant que les vivres soient contaminés ou instrumentalisés par un gouvernement accusé de bombardements contre des civils. Le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies, absent de ces livraisons, a rappelé que les largages aériens sont une solution de dernier recours, très coûteuse et difficile à encadrer.

Malgré cela, Fogbow défend son rôle de fournisseur logistique neutre, tout en reconnaissant les tensions générées par son partenariat avec les autorités. Pour ses dirigeants, il s’agit avant tout de répondre à l’urgence, dans un pays où plus de la moitié de la population souffre d’insécurité alimentaire aiguë et où seuls 20 % des besoins humanitaires estimés sont actuellement couverts par les bailleurs de fonds.

Le cas du Soudan du Sud pourrait devenir un précédent. Alors que les conflits s’intensifient et que les financements traditionnels s’effondrent, des entreprises comme Fogbow sont appelées à jouer un rôle croissant. Reste à savoir si cette nouvelle donne humanitaire peut coexister avec les principes fondateurs du secteur : neutralité, impartialité et indépendance.

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