À Lagos, des expulsions de grande ampleur menées dans le quartier lacustre de Makoko ont déplacé des milliers d’habitants, parmi lesquels une famille contrainte de vivre dans une pirogue avec ses jumeaux de cinq mois, selon des témoignages recueillis par l’Associated Press.
Victor Ahansu raconte avoir été réveillé au petit matin par le bruit des bulldozers. Lui, sa femme et leurs deux nourrissons ont fui sans préavis lorsque leur maison sur pilotis a été démolie le 11 janvier. Depuis, la famille vit dans une embarcation en bois, protégée de la pluie par un sac plastique tressé. « Je n’ai même pas pu aller travailler, car je ne veux pas laisser ma femme et mes enfants, de peur que le gouvernement ne revienne », explique ce pêcheur.
Makoko, l’une des plus anciennes communautés riveraines d’Afrique, abrite depuis des décennies des dizaines de milliers de personnes vivant au-dessus de la lagune. Si le quartier est parfois présenté comme un laboratoire d’initiatives innovantes — telles que des écoles flottantes — il est aussi considéré par certains promoteurs et autorités comme un foncier convoité au cœur de la mégapole.
Selon une coalition d’organisations locales, plus de 3 000 habitations ont été détruites depuis fin décembre, entraînant le déplacement d’environ 10 000 personnes. Les résidents affirment occuper ces terrains légalement, mais la législation foncière nigériane autorise l’État à réquisitionner des terres pour ce qu’il juge être un « intérêt public ».
Ces expulsions s’inscrivent dans une longue série d’opérations similaires à Nigeria, en particulier à Lagos, ville en plein essor qui compterait près de 20 millions d’habitants. Des ONG estiment que, depuis 2023 et l’arrivée de l’actuelle administration régionale, des centaines de milliers de personnes ont perdu leur logement.
Mercredi, plusieurs centaines de manifestants ont protesté contre ces démolitions dans différents quartiers de la ville. La police a dispersé le rassemblement à l’aide de gaz lacrymogènes.
Les autorités de l’État de Lagos affirment que les évacuations visent à réduire les risques liés à la proximité d’infrastructures critiques, notamment des lignes électriques. Des responsables du ministère de l’Aménagement urbain ont toutefois refusé de commenter les accusations selon lesquelles les démolitions auraient largement dépassé la zone initialement concernée.
Des habitants soupçonnent que les terrains libérés soient destinés à des projets privés, dans une ville où le front de mer attire des investissements immobiliers de luxe. Cette information n’a pas pu être confirmée de manière indépendante.
Face à des loyers parmi les plus élevés d’Afrique, les options de relogement restent limitées. Une simple chambre dans une habitation collective peut coûter environ 700 000 nairas par an, dans un pays où le salaire minimum mensuel est de 77 000 nairas.
Assise sur les ruines de son ancienne maison, Basirat Kpetosi, mère de cinq enfants, dit dormir désormais à la belle étoile. « Quand il pleut, la pluie tombe sur mes enfants et sur moi », confie-t-elle. Elle affirme n’avoir reçu ni indemnisation ni proposition de relogement, malgré une décision de justice rendue en 2017 par la Haute Cour de Lagos, qui avait jugé illégales les expulsions massives sans solution de réinstallation.
Alors que les démolitions se poursuivent, les familles déplacées dénoncent une crise humanitaire silencieuse au cœur de la capitale économique nigériane, où développement urbain et droits des habitants les plus pauvres semblent de plus en plus difficilement conciliables.