Après son best-seller mondial La Maison (Flammarion), sur ses deux années et demi passées comme prostituée dans une maison close de Berlin, qui sera adapté en film en 2022 avec Ana Girardot dans le rôle principal, Emma Becker a sorti cet hiver Le Mal Joli (Albin Michel), sur son histoire d’amour avec l’écrivain Nicolas d’Estienne d’Orves. Entrevue est parti à la rencontre de la plus sulfureuse des romancières de Saint-Germain des-Près, pour une interview sous hot tension.
Entrevue : J’ai l’impression que le public visé par votre dernier livre est à l’opposé absolu de son sujet. En effet, vous y racontez votre histoire d’amour avec Nicolas d’Estienne d’Orves, écrivain et légataire universel de Lucien Rebatet, auteur condamné à mort à la libération, alors que votre livre est en tête des ventes chez les lectrices s’intéressant au plaisir féminin, à la pluralité masculine et la libération des énergies orgasmiques. N’avez-vous pas eu la même impression que si vous écriviez un livre pour enfant portant sur la vie de Michel Barnier ? Un roman érotique sur Sœur Emmanuelle ?
Emma Becker : C’est absurde. Mais est-ce que ça l’est tant que ça ? On a toujours dit que j’écrivais des bouquins pour femmes, parce que les thèmes – l’intériorité, l’intime – parlent peut-être plus aux femmes. Cela dit, j’ai quand même un public de mecs. Mais ils s’en vantent moins. Ce n’est pas un livre sur le polyamour, c’est, au contraire, mon livre le plus bourgeois, dans le sens où tu n’as pas toute une ribambelle de mecs, tu en as un seul et il y a une happy-end.
La concierge que je suis a tout d’abord été très déçue par votre bouquin : je m’attendais à un tableau des mœurs germanopratines, à un recueil d’anecdotes piquantes sur le milieu littéraire, ses coucheries et ses tromperies et je me retrouve face à une cartographie intemporelle du sentiment amoureux. Je pensais lire du Roger Peyrefitte, me voici avec les Lettres à Lucilius de Sénèque.
Je voulais faire un livre universel : une radiographie de la passion, comment ça commence, tous les moments de doute, tous les moments où on se bat contre soi-même.
Depuis La Maison, où vous racontiez vos deux années et demi passées dans une maison close, vous avez une réputation de mangeuse d’homme. J’ai tout un petit peu peur que vous finissiez par dévorer Nicolas d’Estienne d’Orves, qui avait pourtant écrit La Dévoration, un roman sur Sagawa, un japonais qui avait mangé sa meuf. Que pense la mangeuse d’hommes que vous êtes du féminisme actuel ?
Je suis une féministe, mais sans chapelle, sûrement pas une radicale comme celles qui m’ont traitée de laquais du patriarcat pour La Maison, ni une intersectionelle, mais une féministe du quotidien qui ne fait pas la guerre aux hommes mais les aime. Ce qui m’insupporte en ce moment, c’est cette mouvance qui dit que les femmes sont systématiquement des victimes. Je ne pense pas être une petite chose fragile, je crois que les femmes sont très fortes et sont tout à fait capables de défendre leur bifteck sans avoir constamment derrière elle une tribu d’avocats et d’organes de presse pour défendre des choses qui ne sont pas toujours du ressort du viol ou de l’agression. La vie d’une femme est jalonnée d’une série de petites vexations dont les hommes n’ont pas conscience, et qu’on peut soigner en communiquant beaucoup plus.
Est-ce que vous ne faites pas peur aux hommes, qui ont l’impression que vous les considérez comme de la chair à canon pour vos bouquins ? Frédéric Beigbeder avait dit qu’il n’osait pas prendre un café avec vous de peur de se retrouver dans un de vos livres. Moi-même, qui vous interviewe pour Entrevue dans ce charmant appartement, suis-je en danger ? Devrais-je demander une prime de risque à Entrevue ?
Je sais que je fais peur aux hommes mais pour de mauvaises raisons : parce que j’écris et que les hommes ont très peur de finir dans des bouquins. C’est de l’extrême présomption : ils s’imaginent que parce qu’ils ont pris un café avec moi, ils vont forcément se retrouver dans un mes livres. Si je parle d’une histoire d’amour, c’est soit car je ne veux pas qu’elle soit oubliée, soit car je n’ai pas osé me défendre et le livre me permet cette respiration où enfin j’arrive à exister. Mais je fais peur aux hommes surtout car j’évoque quelque chose de sexuel et que les hommes ont un instinct de chasseur: il faut que ce soit eux qui mettent le sujet sur la table sinon ça les émascule.
De la page 57 à la page 60 de votre livre, vous vous lavez l’anus. Pourquoi ce passage était-il vraiment essentiel dans votre œuvre ?
J’ai toujours été fasciné par le discours autour de la sodomie, qui nourrit un malentendu entre les hommes et les femmes, on sait que les hommes sont assez obsédés par cette idée, que les femmes ont tendance à rechigner. La raison principale pour laquelle on ne se fait pas plus enculer n’est pas qu’on a mal, mais qu’on a peur de ne pas être propre, et de voir le désir de l’homme s’éteindre quand il va ressortir avec un peu de merde au bout. Le lavement fait partie des tâches imposées pour être une princesse quand l’homme arrive. C’est une zone à préparer car c’est une zone où il va se passer quelque chose.
Vous pétez également pendant 4 pages, de la page 172 à la page 176, et vous dites que c’est important de rire en baisant. Est-ce que vous avez l’impression que le sexe est devenu triste et chiant à notre époque ?
Le porno des années 70 était beaucoup plus crade et bon enfant, alors que maintenant on y baise comme si c’était une question de vie ou de mort, avec des mecs qui pilonnent comme si c’était leur dernier jour, et des nanas qui pleurent et se défendent. Avant il y avait du poil, ça suintait, ça rigolait, maintenant c’est très hygiéniste, les nanas ont de toutes petites lèvres, sont épilées. On a jamais autant parlé de cul, et on a jamais aussi peu parlé de désir et de plaisir
Vous écrivez que les hommes de droite sont des bons coups, car ils pénètrent dans une pièce en se tenant droit, et en la regardant avec arrogance, morgue et dureté. Est-ce pareil quand ils rentrent dans une femme ?
Au niveau du fantasme, c’est plus excitant un mec qui, quand il rentre dans une pièce, marche comme s’il avait confiance en lui, et qui ne s’excuse pas. Quand il s’agit de bien baiser, j’ai pas envie de devoir émettre des devis pour me faire enculer. J’aime cette idée d’adversité de base entre les hommes et les femmes. Si tu annules le rapport de force, la sexualité est vidée de tout ce qui la rend intéressante. Je préfère la compagnie d’hommes qui savent ce qu’est une femme, car brusquement quand il s’agit de bander et de baiser, tout le monde sait très bien ce qu’est une femme : or les seuls qui osent dire ce qu’est une femme en ce moment sont les gens de droite.
C’est drôle, je n’avais pas la vision de Nicolas d’Estienne d’Orves comme un mâle alpha, mi Baise-Hur, mi Merlin l’enmancheur !
Est-ce que un mâle alpha accepterait qu’on écrive quatre page sur lui où il se fait lécher le cul à quatre pattes ? Les hommes bien élevés sont toujours ceux qui se révèlent dans l’alcôve, ce sont rarement les gros porcs qui font du rentre dedans qui sont efficaces au pieu.
Dans La Maison, qui a été adapté en film, vous racontez vos deux ans et demi passés dans une maison close de Berlin. Pourquoi y être restée deux ans et demi, quand vous auriez pu écrire le même bouquin en restant un mois ? Ou même en n’y allant pas du tout, comme Blaise Cendras qui avait écrit La Prose du Transsibérien sans jamais avoir quitté Meudon.
Si tu n’y restes qu’un mois, tu n’as pas le temps de voir comment ce boulot s’installe en toi et t’influence au quotidien. En 3 ans, tu découvres la fatigue, les jours où tu n’as pas envie de bosser, ceux où tu as la nausée après certains clients. En 3 ans, tu découvres aussi le stigmate sociale de la prostitution
Deux ans et demi avec 7 clients par jour, cela ne vous a pas traumatisée ?
J’étais déjà écrivain et cela m’a toujours permis de me placer dans une aussi petite vigie dans laquelle je me regarde, et de me détacher de moi – même quand je baise, ce qui m’a aidé à ne pas en sortir traumatisé
Propos recueillis par Simon Prouvost