Paris, un café et un écrivain qui arrive de New York avec le décalage horaire encore accroché aux épaules. Dinaw Mengestu, romancier américain né à Addis-Abeba et arrivé enfant aux Etats-Unis, est de passage dans la capitale pour la parution française de son quatrième roman, « Quelqu’un comme nous ».
L’entretien file entre l’anglais et un français solide, appris sur le terrain: Mengestu a vécu ici de 2007 à 2012 avec son épouse française. Ce détail n’en est pas un, tant son oeuvre marche sur une ligne de crête entre pays, langues et appartenances, avec cette manière de raconter l’exil sans l’habiller de grands discours.
Trois jours, un mort et des silences qui collent à la peau
Dans « Quelqu’un comme nous », l’histoire démarre sec. Mamush, installé à Paris avec sa femme et leur jeune enfant, apprend la mort de Samuel, « peut-être son père ». Il devait rentrer seul aux Etats-Unis à la fin de l’année, il rate son avion, il arrive trop tard: Samuel est déjà mort. Le roman se resserre sur trois jours et tient du face-à-face intérieur, une enquête familiale où l’on avance à tâtons, entre souvenirs qui se contredisent et vérités qu’on n’ose pas regarder en face. Mengestu joue volontairement le flottement entre époques et lieux, entre réel, imaginaire et mensonge, comme si la mémoire refusait d’obéir et que le lecteur, lui aussi, devait accepter de marcher sans carte.
Ce qui frappe, c’est le poids des non-dits. Le suicide, difficile à nommer dans la communauté éthiopienne décrite, traverse le récit en filigrane, tout comme la santé mentale et l’addiction, sujets rarement posés à voix haute par les personnages. Mengestu, déjà connu en France pour « Les Belles Choses que porte le ciel » et « Comment lire l’air », poursuit ainsi son travail sur la transmission fragmentée et les identités migrantes, à l’heure où les récits transnationaux entre Afrique de l’Est et Etats-Unis rencontrent un nouvel écho. Reste cette impression persistante, une fois le livre refermé: dans certaines familles, l’histoire se transmet comme une lettre jamais envoyée, et c’est souvent le silence qui fait foi.
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